Fespaco 97 : les courts valent le détour

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Les courts métrages présentés au Fespaco sont souvent comme un bain de jouvence : c’est là que de jeunes (ou moins jeunes) réalisateurs proposent leur rénovation de l’écriture et de la thématique. La cuvée 97 ne déçoit pas. En voici quelques regards croisés que nous poursuivrons dans les prochaines éditions.

Léon Gontran Damas
Sarah Maldoror (Guadeloupe)
26 mn
On demande à des enfants dans une rue de Cayenne :  » Quels poètes connaissez-vous ?  » Ils répondent Victor Hugo, Baudelaire…  » Pas de poètes guyanais ?  » On ne les apprend pas à l’école. Et pourtant, Damas était, comme le dit Césaire,  » le premier poète nègre vivant « . Si cette voix nous pénètre, c’est que l’image la sert avec une puissante sobriété, images d’eaux vives, caméra mouvante allant chercher les détails qui parlent ou les ambiances. La musique – antillaise, jazz ou négro-spiritual, passant d’Oryema à Garbarek – offre des respirations autant que des réponses dans ce film en forme d’enquête reprenant par la grâce du montage, en des répétitions qui ne se répètent pas, des images mélodieuses et rythmées. A Kourou, la fusée Ariane est entourée de barbelés, les mêmes que ceux de Cayenne. Et Damas de s’exclamer :  » ils ont si bien su faire les choses « …
Bouzié
Jacques Trabi (Côte d’Ivoire)
26 mn
La mère envoie son enfant à l’école :  » Quand tu auras réussi, j’irai laver tes enfants « . Ellipse de vingt années : Zébia vit en France avec sa femme et son fils. Il y invite sa mère à vivre avec eux.  » Ta mère est aussi notre mère  » fête la communauté. Découverte joyeuse de Paris, en commençant par le marché :  » on dirait Adjamé ! mais où sont les Blancs ?  » Mais le fils ne veut pas se faire laver, la belle-fille rejette cette nouvelle voix au foyer… et la mère est atteinte du sida. En douceur et sans effets, Trabi décline avec bonheur les contradictions du déracinement, alternant légèreté et gravité. Mais pourquoi diable avoir rajouté le sida qui ferait à lui seul un sujet et vient comme un cheveu sur la soupe plaquer du stéréotype à une histoire dont l’émotion se suffisait en elle-même ?
Le Damier
Balufu Bakupa-Kanyinda (Zaïre)
40 mn
Le Damier est incontestablement l’un des courts métrages de fiction les plus intéressants présentés au dernier Fespaco. Sa mise en scène est originale, son scénario s’impose de lui-même, son humour est décapant. Il est de plus d’une vibrante actualité. Et last but not least, il est réalisé au Gabon avec des techniciens africains. Pour meubler une nuit d’insomnie, le président-fondateur-à-vie joue aux dames avec un homme de la rue, champion de sa cité. La force du film est de ne rien devoir montrer puisque tout est dit : le jeu de dames où la coutume veut qu’on s’invective vertement devient un espace de dialogue symbolisant les rapports entre le peuple et le pouvoir. Point besoin de montrer la misère puisque le champion déclare qu’il ne peut jouer car il a faim. Et comme le pouvoir est une drogue, il lui faudra fumer de l’herbe pour pouvoir dialoguer avec le président. Ce dialogue est-il possible ? De toute évidence non : alors que le pouvoir coutumier avait pour fonction de résoudre les conflits de son peuple, ce président absolutiste ne se l’approprie que pour le détenir, à l’inverse de la devise de son parti :  » servir et non se servir  » ! Le champion l’apprendra à ses dépends. Le traitement du film en noir et blanc accentue le pathétique de sa condition que viennent renforcer les jeux de plongée et de contre-plongée de la caméra. Si le zaïrois Balufu Bakupa-Kanyinda n’a pas voulu situer son film dans un pays précis, on devine bien où il est allé chercher le modèle de cette dynamisante réflexion sur le pouvoir…
Temedy
Gahité Fofana (Guinée)
10 mn
Déjà primé à Venise, ce court métrage sans commentaire ni dialogue s’impose par la qualité de son traitement. Sa force est sans doute d’être une fiction sans raconter d’histoire : Fofana choisit de parler du sida en faisant le portrait par touches d’une femme de Conakry. Il la laisse évoluer dans la nuit, caméra à l’épaule, série d’impressions qui en disent plus que tout discours. Le cadrage exprime sa peur qui l’envahit peu à peu, son exclusion progressive, sa réclusion dans sa chambre, sa solitude. Mais un perroquet vient lui mordre le nez : cette écriture de déchirure n’est pas lourdingue ; elle vient seulement nous rappeler avec une grande finesse la réalité du sida en Afrique, et que la vie est ainsi.
Quartier Tam-tam
Mohamed Damak (Tunisie)
26 mn
Une jeune fille découvre un soir dans sa chambre un homme qui disparaît aussitôt. L’incident se reproduisant, le quartier est en émoi. Houssine, le garçon de café et Sadok, le policier, mènent l’enquête. Mais les plus drôles sont bien sûr les  » victimes « , réelles ou potentielles… Savoureuse parodie d’un quartier tunisien, Quartier Tam-tam séduit par ses clins d’œil à la réalité des fantasmes dans une société qui les cache soigneusement. Cette série de petites touches reste cependant un peu juste pour construire un film même court, si bien que cette plaisante chronique ne dépasse jamais une certaine superficialité.
Les Oubliées
Anne-Laure Folly (Togo)
52 mn
Dans un de ses poèmes, Brecht demandait  » qui a construit la muraille de Chine ?  » et répondait aussitôt ironiquement :  » l’empereur de Chine, bien sûr !  » Les Oubliées a le mérite immense d’écouter les hommes pour parler d’histoire et de politique. Des hommes et surtout des femmes, puisque c’est elles qu’Anne-Laure Folly filme, comme dans ses précédents documentaires.  » Je ne connaissais rien à l’Angola  » avoue-t-elle honnêtement pour démarrer ce portrait d’un pays en guerre.  » Ce n’est pas pour comprendre cette guerre que je suis partie là-bas, c’est pour rencontrer ses victimes « . L’émotion ne nous quittera pas. Ce film-témoignage parle de vie et de mort, de délabrement et de survie, d’enfants fauchés dans leurs jeux ou utilisés comme boucliers humains et du déminage de ces bombes issues du monde entier ( » tout le monde est impliqué ! « , constate le démineur). L’image respecte les femmes qu’elle cadre de près, saisit sur les visages les marques d’une guerre qui dure depuis 30 ans et semble s’installer pour l’éternité. Et lorsqu’elles montrent leur enfant pour démontrer leur nécessité, le commentaire se fait amer :  » Elles ont utilisé l’objectif comme je le fais moi-même. La seule différence est qu’elle croient que leur souffrance peut encore émouvoir et changer le cours de leur destin « . Pourtant, on oublie pas Les Oubliées.
Si longue que soit la nuit
Guy-Désiré Yameogo (Burkina Faso)
23 mn
Voilà un film moral avec un message d’espoir :  » si longue que soit la nuit, le jour viendra « . La morale est celle du choix pour une femme d’assumer son fils handicapé contre la volonté de son père. Le message passe par les enfants qui accueillent l’handicapé dans leur jeu et prennent sa défense. Enrobage d’enquête à suspense menée par les enfants pour échapper au didactisme : le réalisateur cherche clairement à atteindre son public pour changer les mentalités. Rien à redire : ce genre de films, comme le Gombele d’Issa Traoré, qui luttait contre l’exclusion des albinos, fonctionnent techniquement et moralement. Ils trouvent leur nécessité dans ce rôle de pédagogie sociale attribué au cinéma dans un pays où la production locale est possible. Les débats qu’ils provoquent localement prouvent leur efficacité. Ils misent sur la sagacité et la vitalité d’enfants vus comme foncièrement tolérants pour ouvrir les yeux à une société qui s’engonce dans les préjugés. Il y manque simplement cet espace de contradictions présent en tout être humain qui fait que rien n’est blanc ou noir, et que la lutte contre les injustices demande au cinéma davantage d’introspection que de belles démonstrations.
Colis postal
Joseph Kumbela (Zaïre)
10 mn
Qui ne connaît à Paris ce magasin incroyable du quartier des Halles qui sous l’enseigne  » destruction des animaux nuisibles  » expose des rats gigantesques et les moyens de les réduire à néant ? L’idée géniale de Colis postal est de le choisir pour illustrer le sida. Un Africain résidant à Paris (Hubert Kundé) confie sa séropositivité à un ami qui le lâche aussitôt mais lui conseille de renvoyer son  » colis postal « , sa fiancée qui vient d’arriver d’Afrique, pour ne pas lui gâcher la vie. Le jeu d’ellipses et de non-dits de cette ode à la tolérance provoque une émotion intense. Le message passe car il est servie par une caméra mouvante qui sait intégrer son sujet dans une ville qui n’est plus un décor mais le lieu de l’humain, par une attention toute simple à quelques détails : une larme en coin de l’œil suffit à exprimer un aveu, le refus d’un joint la solitude, un paquet de mort au rat la dérive, le nom d’une femme l’espérance.
Taxcarte
Joseph Kumbela (Zaïre)
8 mn
On retrouve avec plaisir Joseph Kumbela, l’acteur de Gito l’ingrat (Léonce Ngabo, Burundi 1992), qui signe également l’écriture et la réalisation de ce court hilarant et réussi. L’action se situe dans un  » festival panafricain de cinéma calebasse  » à Paris. Touré emprunte à sa copine Corinne (qui arbore un T-shirt  » les Noirs m’aiment « ) une carte téléphonique ayant encore 115 unités pour prendre des nouvelles de sa femme qui doit accoucher en Afrique. Arrive Josiane, autre conquête européenne du cinéaste sûr de lui… Savoureux quiproquos d’un film jouant ludiquement avec les clichés comme avec les unités de la carte qui s’épuisent. Car derrière le pastiche du cinéaste africain qui se la joue en Europe, arborant boubous (d’ailleurs magnifiquement dessinés par la costumière sénégalaise Oumou Sy) et cultivant l’image de rigolard bon baiseur qui fait tomber ces dames, perce une critique acerbe du rapport à l’Afrique d’un public festivalier européen en mal d’exotisme. Elégante façon de rappeler comme dans le rap final que l’Afrique n’est pas seulement là-bas mais aussi ici.

Les Tirailleurs d’ailleurs
Imunga Ivanga (Gabon)
26 mn
Comme tant d’autres cinéastes, Imunga Ivanga fait ses premières armes au cinéma en allant farfouiller dans son origine, nécessaire réflexion sur soi pour comprendre le monde. C’est donc son père qu’il interroge, ainsi que quelques-uns de ses compagnons d’armes, sur leur vécu comme tirailleurs sénégalais. Un Gabonais qui n’avait rien de sénégalais, comme la plupart de ces plus de 800 000 hommes en guerre parce que  » nous étions colonisés : nous nous sentions Français !  » Le film mêle astucieusement photos sépias et actualités de l’époque aux images fixes de ces vieilles personnes témoignant dignement de ce qu’ils comprennent maintenant avoir été : de la chair à canon. On est saisi par ce récit linéaire de leur aventure, du départ au premier mort, si bien illustré par un chœur de femmes :  » A la guerre franco-allemande sont allés mourir nos parents, nos amants « . Face à l’injustice, leur prise de conscience est politique : le  » Liberté, Egalité, Fraternité  » ne s’appliquait pas à eux, puisqu’ils n’ont jamais eu les mêmes indemnisations que les soldats français. Il ne s’agit pourtant pas de se placer comme victime ; la chanson de François Ngwa le rappelle en final, replaçant le film dans une brûlante actualité :  » Rappelle-toi d’où tu viens, mais sache qu’il n’y a rien que toi qui fasse ton destin.  »
Sotigui Kouyaté, un griot moderne
Mahamat Saleh Haroun (Tchad)
52 min.
Portrait d’un des meilleurs acteurs africains vivant à Paris, le film de Mahamat Saleh Haroun virevolte d’interviews en bouts de vie de travail pour tenter de cerner l’incernable : Sotigui Kouyaté lui échappe, lui dont Peter Brook dit qu’avec lui,  » il n’y a pas de coupure entre l’apparent et l’invisible « . J’ai pensé à ce que rappelait Cheikh Anta Diop :  » L’artiste noir est le servant d’une conception du monde, la traduction des forces qui animent l’univers, un protagoniste de l’invisible et non du visible.  » Mais s’il ne cerne pas l’invisible, ce film laisse la personnalité de Sotigui Kouyaté transpercer l’écran : il lui donne le temps de parler ou d’être silencieux, il ne l’exotise pas, l’inscrit dans son environnement de travail ou dans sa cour de Ouagadougou. Filmé avec sa famille, il reprend corps, lui qui insiste sur  » cette dimension familiale qui lui avait été nécessaire avant d’entrer dans la réalité « . L’extrême diversité des intervenants finit cependant par grignoter l’homogénéité que donne au film son sujet. Une image aurait parfois avantageusement remplacé la rencontre avec un ami d’enfance – et renforcé le propos de Sotigui :  » la foi n’est pas forcément religieuse : c’est croire en soi, croire en la vie ! « 

///Article N° : 2438

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