Décoloniser les Molières

Lettre ouverte du collectif Décoloniser Les Arts

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À la direction de France Télévisions,
À la direction des Molières,
À Madame la Ministre de la Culture et de la Communication
Lundi 23 mai, devant les Folies Bergères, à l’appel du collectif Décoloniser les Arts, des artistes de toutes origines ont manifesté leur mécontentement que la cérémonie des Molières soit si peu représentative du pays et de la société française. « 30% de la population française n’est pas blanche », « L’entre-soi tue l’art », « Le théâtre français est-il raciste ? » « Oubli des racisé.e.s = racisme d’omission », étaient certains des slogans écrits sur les pancartes que des artistes et acteurs culturels portaient, dignes et silencieux. Regards gênés, indifférents ou complices, les invités traversaient une haie composée de ceux qui parfois avaient partagé l’affiche avec eux, fréquenté les mêmes écoles d’art dramatique, passé les mêmes auditions.
Cette manifestation faisait suite à plusieurs lettres ouvertes ou tribunes alertant les organisateurs des Molières de la flagrante discrimination dont ils se rendent coupables. Interpellations toutes restées sans réponse.
Mais aucun des manifestants n’aurait pu imaginer l’humiliation qui leur était réservée.
Car comment ne pas établir de corrélation entre le constat dressé par Décoloniser les Arts (1 seule artiste racisée parmi 86 artistes nominés) et la présence sur scène, pendant la cérémonie, d’un homme noir, silencieux, dans le rôle de « Touchi-Toucha » ? Un « videur » dont la fonction était de limiter le temps de parole des artistes récompensés, simplement en les touchant… Fonction orchestrée par le comique Alex Lutz, homme blanc lui-même nominé. Un videur toucheur noir donc, provoquant toutes sortes de réactions des plus étonnantes : des rires, du dégoût, des paroles grossières…
Comment ne pas faire le lien entre le racisme d’omission dénoncé par l’action de Décoloniser les arts, et le racisme de représentation qu’on a vu sur la scène des Molières ce soir-là ?
Cette mise en scène est indigne de la profession telle que nous l’envisageons. L’art dramatique est une discipline progressiste. Pourquoi aucun des artistes, directeurs de théâtres qui étaient présents à cette vulgaire mascarade ne s’est levé pour signifier son dégoût, sa honte ou même sa désapprobation ?
Comment ne pas lire cette présence silencieuse de l’homme noir et les réactions des invité.e.s comme un crachat à la figure d’une partie de la population française ? Un signe de leur définitive non appartenance à cette élite du monde culturel et artistique?
Comment ne pas relier cette mise en scène à toutes les représentations racistes du passé, de l’exposition coloniale de 1931, à Michel Leeb caricaturant un « africain », en passant par le Clown Chocolat, Saartjie Baartman ou la ceinture de bananes de Joséphine Baker ?
Comment ne pas relever l’assignation des interprètes afrodescendants à ces rôles de videurs, dealers et autres femmes de ménage silencieux/ses ?
Dans sa tribune écrite dans le Huffington Post, la réalisatrice Isabelle Boni-Claverie cite le journal suisse Le Temps : « … le fameux Touchi-Toucha qui, tel King Kong, a pris le frêle lauréat dans ses bras pour le remettre à son pupitre de Monsieur Loyal… Loufoque et émouvante, la France qu’on aime. »
Comment ne pas être en colère lorsqu’on est soi-même un artiste racisé ?
Pouvez-vous imaginer ce que c’est que d’être un enfant noir français, qui au le lendemain d’une telle émission, s’entend appeler « Touchi toucha » ou « Banania » par ses camarades ? Savez-vous les blessures indélébiles provoquées par ce que ce que vous ne pensiez être qu’une blague innocente, voire « l’idée géniale d’Alex Lutz » ?
Une nausée nous a envahi.e.s et elle persiste encore aujourd’hui. Cette injure – car il s’agit d’une violente injure adressée à l’ensemble de la profession du spectacle, à l’ensemble de la population française – ne peut rester sans sanction.
Le travail de décolonisation des imaginaires, de déconstruction des stéréotypes racistes, est urgent et nécessaire.
Nous exigeons que la télévision française cesse toute pratique raciste, discriminante, humiliante. Il est temps de prendre en compte l’ensemble des téléspectateurs, noirs ou de toutes origines. La représentation des familles et personnes noires, asiatiques, maghrébines, rom, respectueuse de chacune des communautés, pourrait être facteur de lien social. Au contraire, en humiliant les uns ou les autres, vous clivez, créez des colères, des désastres. Il faut que cela cesse.
Nous exigeons des excuses de la part d’Alex Lutz, de la direction de France Télévisions et des organisateurs des Molières.

Décoloniser Les Arts : Fabienne Pourtein, Françoise Vergès, Eva Doumbia, Myriam Dao, Françoise Sémiramoth, Léonce Henri Nlend, Marc Cheb Sun, Leila Cukierman, David Bobée, Yann Gael, Marine Bachelot Nguyen, Karima El Kharraze, Gerty Dambury, Jalil Leclaire///Article N° : 13637

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