Leaving Amerika, de Marie-Pierre Brêtas

La route ne suffit pas

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En sortie dans les salles françaises le 28 octobre 2026, ce documentaire. Finalisé en avril 2023, il a été présenté à Paris au festival Cinéma du Réel en 2024 mais n’avait pas encore trouvé le chemin des salles. Son grand intérêt est pourtant de renverser les perspectives du road movie sur les lieux mêmes de ce genre, les Etats-Unis. Et d’être ainsi le témoin d’un moment profondément actuel.

A presque 50 ans, Derrick Johnson dort dans sa voiture à Miami, là où les parkings sont sûrs. Il a un petit boulot sous-payé dans un hôtel qui va fermer et pourrait assumer un petit loyer mais ne veut pas rentrer dans le système des factures qui s’accumulent. Il veut desserrer l’emprise de la société sur son existence, et préfère économiser pour quitter les États-Unis. Ce n’est donc plus une question de liberté au bout de la route, surtout quand on est un Noir : de l’imaginaire du road-movie (la route ouverte de Walt Whitman, le héros du western qui marche droit vers un monde meilleur), il ne garde que la haine du conformisme de l’Amérique profonde d’Easy Rider et voudrait se débarrasser du poids social américain. Avec la réalisatrice, dans l’esprit de Wim Wenders, il se met en mouvement mais sa quête n’est même pas une errance : il ne cherche pas à trouver sa place dans un pays qui n’a pas rempli ses promesses. Derrick, cependant, n’abandonne pas. Comme le dit le rap du départ, il marche entre victoires et défaites. Et évite surtout ce qui serait « conventionnel », pour échapper au labyrinthe de la vie aux States, à une confrontation avec une société qu’il décrit comme raciste et répressive (le K du Ku Klux Klan dans Amerika du titre).

Marie-Pierre Brêtas l’a connu à 17 ans, il y a une trentaine d’années. C’est pour elle un ami. Elle se souvient de son intelligence, de sa détermination à éviter les pièges du ghetto. Il aura pourtant vécu l’engrenage : deal, drame, prison, petits boulots, sans domicile fixe. Pas exactement le rêve américain. Ensemble, il vont voyager pour retourner sur les lieux et reprendre contact avec sa famille, ceux qui l’ont aimé et soutenu. Ils vont en prendre le temps et le film n’est pas avare de ces moments de retrouvailles que le montage se garde de trop couper. Ce retour dans le passé le dynamise et l’aide à voir les choses positivement : le travail précaire est une difficulté passagère, la fatigue une faiblesse temporaire. Ce réseau de solidarité, en plus d’une cinéaste engagée, ce sont les refuges, les présences, les écoutes qui restent à un homme noir pour s’en tirer alors qu’il est assigné à une place qu’il refuse. Et qu’il a une histoire à dénouer.

Derrick parle beaucoup. Il aime se dévoiler : chansons slamées, poésies (qui furent publiées), méditations sur son parcours. C’est sa façon de « rester vertical dans la débâcle », dit Marie-Pierre Brêtas. C’est son énergie. Il associe colère historique et contradictions humaines. C’est cette intelligence politique qui lui permet de survivre, et d’accueillir la réalisatrice comme moteur de réflexion.

Derrick va chercher à Cuba un nouveau foyer, là où tant voudraient partir ! Mais il ne peut y vivre sans payer son loyer en dollars, et doit donc revenir travailler dans le froid… Marie-Pierre est son interlocutrice, attentive et pudique. Elle n’hésite cependant pas à apparaître dans le champ d’une glace, caméra au poing : le road movie se fait documentaire au sens où il n’est plus seulement déplacement mais approfondissement du lien.

Ce n’est donc pas le voyage qui rend libre, mais ce qu’il reformule au fur et à mesure du film : accepter ses erreurs et refuser que la survie soit le seul horizon.


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