Cinquante ans séparent les témoignages recueillis en français par Jacques Panijel en 1962 de ceux que Yasmina Adi accueille en arabe dans Ici on noie les Algériens - 17 octobre 1961 qui sort en 2011. Les deux films sont présentés dans la semaine du cinéma algérien du 17 au 24 octobre 2026 au Centre Culturel Algérien de Paris tandis qu’Octobre à Paris sort officiellement le 21 octobre dans les rares salles françaises qui l’accueillent. De l’urgence de documenter la terrible répression du 17 octobre 1961 au travail de mémoire, leur rapprochement interroge la place des témoins, le statut des images et les choix de montage : comment établir les faits tout en préservant la liberté du regard ?

Un écran noir, une voix. Kader indique que tout cela est vrai, mais qu’il est vrai aussi que des Français ont fait ce film, et qu’il faut le souligner car cela n’aurait sans doute pas été possible dans un autre pays. Avant de montrer les violences, Octobre à Paris signale ainsi comment ce film est advenu : des militants (ceux du comité Maurice Audin, qui dénonçait la torture et les violences de l'armée française en Algérie) ont essayé de trouver des cinéastes mais sans succès, et se sont mis eux-mêmes au travail. Le film n'a obtenu un visa de censure qu'en 1973 (après une grève de la faim de René Vautier qui voulait le distribuer) et n’a que rarement été montré jusqu'à une sortie le 19 octobre 2011. Ici on noie les Algériens sort à la même date. Les deux films correspondent à leur époque et n’ont pas les mêmes moyens (entretiens et reconstitutions à chaud pour Panijel, archives et entretiens à distance pour Adi), mais ils témoignent de la persistance du déni et des difficultés d’un cinéma qui voudrait opposer des preuves.
La violence avant le massacre
Panijel montre les bidonvilles, l’entassement, la précarité, les conditions d’hygiène. Ces images inscrivent les futurs manifestants dans leur existence quotidienne tandis que le couvre-feu permet à la police de les harceler et déjà de les réprimer, toujours considérés comme suspects. Les témoignages font état de sévices et de torture, notamment dans la cave du café du 28 rue de la Goutte-d’Or. Le massacre de la nuit du 17 octobre n’est donc pas exceptionnel : il est la poursuite d’un processus, mais à grande échelle.
Parler dans la langue de l’autre

Une autre violence, moins immédiatement spectaculaire, affleure dans les témoignages : la difficulté de dire. Dans Octobre à Paris, les Algériens s’expriment en français. Pour la plupart, la parole est difficile. Il leur faut franchir cet obstacle linguistique pour être entendus.
Chez Yasmina Adi, les témoins parlent le plus souvent en arabe, que le film sous-titre. Autre époque, autre rapport au spectateur. La langue peut accueillir les nuances, les détours, les silences et les émotions. C’est particulièrement sensible dans la parole des femmes, ce que la proximité culturelle de la réalisatrice rend possible avec les épouses des disparus. Elles disent la perte, l’attente, le bouleversement de leurs vies.
Montrer ce qui n’a pas été filmé
Panijel est témoin mais le film se fait après coup : il rassemble des témoignages et des photographies, mais fait aussi reprendre par des participants certains préparatifs de la manifestation.

La réunion du FLN frappe par son organisation martiale et hiérarchique. Les consignes sont claires. Puis la fouille avant le départ écarte toute arme. La mobilisation est étroitement organisée et la manifestation se veut pacifique. On voit alors les foules se constituer dans le bidonville pour se diriger vers les transports en commun. Un drapeau algérien apparaît, porté par un gamin.
Chez Yasmina Adi, la recherche d’archives est considérable : photographies, presse, actualités radiophoniques et télévisées sont confrontées aux témoignages des survivants et des familles. À la parole institutionnelle qui réduit la violence et le bilan répondent les expériences singulières. C’est dans cet écart que le déni apparaît. Les visages et les récits font contrepoids : nous voyons des êtres arrêtés, transportés, entassés.
On ne saura cependant pas la provenance des documents sonores montés sur les photographies. Ils restituent l’organisation policière, renforcent la tension mais dépassent ce qui relève de l’enregistrement. On passe de ce qui se donne à voir à ce qu’il faut croire. Les deux films usent donc de procédés proches qui supposent l’adhésion du spectateur : la reconstitution pour Panijel, le commentaire des archives pour Adi.
Le FLN dans le champ, sa politique hors champ

Octobre à Paris reconstitue une réunion organisée par le FLN pour préparer la manifestation. La discipline de la réunion et les consignes venant des instances supérieures font partie du témoignage. Chez Adi, la lutte contre le couvre-feu explique la mobilisation, sans évoquer la prise de décision ni l’évaluation des risques. Aucun des deux films n'évoque les effets politiques espérés.
Des films comme Guerres secrètes du FLN en France de Malek Bensmaïl (dans sa quatrième partie : l'ultime automne de la guerre) ou Hors-la-loi de Rachid Bouchareb montrent un FLN français prêt à sacrifier des vies humaines sur la base de la doctrine Ho-Chi-Minh selon laquelle la répression profite toujours au peuple opprimé. Le FLN pourrait l’utiliser ensuite pour peser sur les négociations à venir en s'appuyant sur les réactions de la gauche française. Celles-ci sont montrées chez Adi (Sartre, manifestation du PSU, etc.) mais la stratégie politique du FLN est laissée de côté, l'instauration du couvre-feu pour les "Musulmans" le 5 octobre restant la raison officielle de la manifestation - un couvre-feu qui gênait d’ailleurs considérablement les activités du FLN.

Au Palais des sports
Interroger les choix du FLN ne diminue en rien la responsabilité des auteurs de la répression. Mais cela évite que la juste reconnaissance des victimes ne se paie d’un appauvrissement de l’Histoire.
Ne pas enfermer le massacre dans le passé
Les deux films débordent la seule nuit du 17 octobre. Chez Panijel, les violences antérieures et les témoignages relatifs à Charonne empêchent de refermer le récit sur un évènement isolé. Chez Adi, les enfermements, les sévices, les renvois vers l’Algérie et les familles privées de nouvelles prolongent le massacre. Les hommes expulsés sans bagages, qui portent encore les pansements de leurs blessures, montrent qu’on éloigne des corps qui pourraient témoigner. Des décennies plus tard, les proches parlent encore de ceux qui ne sont jamais revenus. Le temps écoulé n’a pas clos l’évènement.
En ces temps bouleversés où les forces internationales d’extrême-droite accusent les immigrés des troubles à l’ordre public, on comprend que les mécanismes du déni n’ont pas disparu. Ce que la comparaison entre les deux films apporte est davantage au niveau des enjeux : faire entendre les témoins dans leur langue, et faire confiance aux images sans devoir les commenter.
Le Remords de René Vautier et Nicole Le Garrec : un court métrage en perspective
Excellente idée de compléter le programme de sortie d’Octobre à Paris avec Le Remords de René Vautier (12’, 1973). René Vautier joue lui-même un cinéaste qui rejoint sa compagne et raconte qu’il a vu « une infamie » : alors qu’il avait conseillé d’aller voir les policiers non loin à un Algérien qui demandait son chemin pour une adresse écrite sur un papier, il est le témoin de son matraquage mais n’intervient pas. Il essaie de se justifier mais rien n’y fait : le remords l’assaille. En faire un film ? Personne n’en voudrait… Cette mise en perspective avec Octobre à Paris est bien sûr très parlante : qui s’est opposé au massacre des Algériens ? La gauche a manifesté, mais il était trop tard.


