à propos de la cantatrice chauve

Entretien de Sylvie Chalaye avec Guy Lenoir

Paris, le 5 novembre 1999
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Pourquoi avez-vous choisi une pièce de Ionesco ?
Avec l’Afrique, j’en suis à une dizaine de créations théâtrales. J’ai collaboré avec des artistes du Congo, du Kenya, de Madagascar, du Bénin et à présent du Ghana, du Togo, et du Burkina Faso. Et on a monté en une dizaine d’années de nombreux textes africains : Sony Labou Tansi, Amos Tutuola, Koulsy Lamko… J’avais envie de travailler sur un texte un peu académique, un texte du répertoire, largement consacré. L’acteur africain est très à l’aise dans des textes de cette nature : Jarry, Beckett… J’avais vu Ubu toujours de Demarcy, En attendant Godot de Timar, et j’avais été tout à fait convaincu. J’ai eu envie de me frotter à cela avec ces acteurs. Et puis Ionesco est inconnu en Afrique, il n’est pas joué par les acteurs professionnels, alors que c’est un écrivain qui est joué au Japon, en Amérique latine, en Asie… alors pourquoi pas l’Afrique ?
Mais votre approche du texte n’est pas du tout académique !
Il y a eu aussi les propositions dramaturgiques de Kangni Alem qui étaient de faire interpréter le rôle du capitaine des pompiers par un acteur blanc. Ce qui donne un autre sens. La pièce revêt alors une autre dimension, beaucoup plus contemporaine, même si ce n’est pas politiquement lisible.
Votre approche linguistique est aussi bien peu conventionnelle.
J’aime beaucoup travailler sur les champs linguistiques, la rencontre des langues. Les langues officielles de l’Afrique de l’Ouest sont essentiellement l’anglais et le français. Et il s’avère que les artistes ne communiquent pas : chacun reste dans son univers linguistique. Le Ghana est un pays anglophone enclavé dans la francophonie et a besoin de s’ouvrir au champ francophone. Le service culturel de l’Ambassade de France a vu d’un très bon oeil que j’apporte un projet qui provoque les anglophones sur le terrain de la francophonie. En six mois, les comédiens de la troupe du théâtre national d’Accra susceptibles de jouer en français ont été sélectionnés par l’Alliance française. Puis sont arrivés les comédiens du Togo et du Burkina Faso. C’est aussi une véritable rencontre de coopération, tout à fait dans la lignée du ministère des Affaires étrangères.
Sur le plan esthétique on a l’impression d’une bande dessinée.
Ce sont des Ghanéens qui ont conçu les décors et les costumes. Dans mon rapport aux arts plastiques africains il y a deux entrées. La première entrée c’est celle de Chéri Samba, c’est une satire visuelle joyeuse, une caricature de la bourgeoisie, telle qu’on peut la vivre dans l’Afrique d’aujourd’hui et qui s’exprime par le silhouettage du mobilier et des costumes. L’autre entrée ce sont les plasticiens zaïrois, les peintres togolais, qui sont proches de l’art que l’on croit naïf, et dont les créations contiennent une satire sociale souriante. Il y avait aussi le souci de faire passer le message en Afrique, et de s’appuyer peut-être sur un effet  » livre d’images « .
On sent justement la griffe du plasticien dans la conception scénographique du spectacle.
Maxwell Osei-Abeyie, le décorateur est un plasticien que j’ai découvert à Paris dans une galerie d’art du Marais. Il exposait des espèces d’énormes jouets pour enfants et en même temps pas vraiment pour enfants, très colorés avec des dispositifs vidéo… J’ai été très séduit. Ce n’est pas un décorateur de théâtre.
Il y a des effets de glissements incessants dans votre mise en scène, avec les roulettes, l’effet travelling et les vagues de cette drôle de mer imaginaire. Pourquoi ?
C’est le temps, c’est l’éphémère, c’est le théâtre, c’est la mer avec le sac et le ressac, cette mer qui en Afrique est la même que chez nous en Aquitaine, c’est l’Atlantique. Souvent, je suis allé sur les plages d’Afrique en me disant que c’est la même mer qui nous borde et nous berce.
Le travelling, c’est un travail sur la mémoire. N’y a t-il pas un parallèle à faire entre les préoccupations de Beckett et Ionesco en 1948, qui étaient l’invention d’un langage, et aujourd’hui cinquante ans plus tard la nécessité d’inventer un langage commun entre l’Afrique et nous, car nous sommes dans une sacrée merde aujourd’hui sur le plan de la communication ? Je suis très douloureusement peiné de voir comment nous vivons aujourd’hui nos rapports avec les Africains. On prend de plein fouet les effets boomerang de la politique mondialiste, qui est plus douloureuse encore pour l’Afrique. Et dans les rapports artistiques, on en prend plein la gueule. Il faudrait réinventer un langage commun. Il existe un peu avec les arts plastiques : les plasticiens se rapprochent du monde occidental ; ils sont individuellement plus soutenus et poussés. Les comédiens sont beaucoup plus écrasés par les difficultés économiques.
Il y a aussi, du point de vue du jeu, tout un travail vocal, acoustique et chorégraphique…
Kokou Beno Sanvee qui a une grande pratique du conte, a été un pilote de travail sur le plan harmonique et phonique. C’est Yaw Asaré qui a chorégraphié le spectacle et imaginé notamment les petits pas de la fin. J’aime que la palette soit large et que chacun s’exprime comme il sait le faire : c’est respecter les différences, les particularismes aussi bien régionaux que nationaux des artistes africains. Et mon premier maître en la matière, c’était Sony Labou Tansi.

///Article N° : 1192

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