à propos de Les Bandits

Entretien d'Olivier Barlet avec Saïd Naciri

Montréal, avril 2004
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Votre succès au Maroc est immense : que diriez-vous que les Marocains apprécient chez l’humoriste Saïd Naciri ?
Je suis un humoriste engagé sur le plan social et politique. Je travaille des sujets que personne n’a osé faire avant moi : la fracture sociale, le sida… J’ai été le premier à parler de l’importance des préservatifs et j’ai été insulté par au moins sept mosquées durant le prêche du vendredi car ils ont cru que je disais aux gens de faire ce qu’ils voulaient ! Après une discussion avec un grand imam, les choses ont été plus claires. J’ai critiqué tous les ministres, les gouvernements : je caricature tout le monde, ça fait partie de mon show ! Je dis tout haut ce que les gens pensent tout bas. J’ai été le premier à installer le one-man show au Maroc. Gad El Maleh, Jamel Debouze m’ont suivi sur cette voie. J’ai tourné un peu partout en Europe pour les Marocains qui y vivent : il y avait 17 000 personnes à Bercy. Il y a toujours 6 à 8000 personnes au minimum comme au Zénith à Lille ou au Dôme à Marseille. Quand je me déplace, j’ai besoin de gardes du corps car les gens me reconnaissent. Durant toutes ces années, je n’ai fait que de l’humour, du théâtre. Je recevais des propositions de cinéma que je n’aimais pas. Je voulais quelque chose qui soit proche du public, pas du cinéma de recherche. J’ai donc produit mon propre film : Le Pote, en hommage à Coluche et son « touche pas à mon pote ». C’est un réalisateur marocain connu qui l’a réalisé mais je voulais imprimer mon propre style, pour que les gags soient plus travaillés. Je veux que les gens rigolent alors qu’on parle des choses sérieuses. J’ai donc réécrit une pièce de théâtre sous forme de scénario : Les Bandits.
Le film a dépassé toutes les espérances au Maroc !
Oui, il a fait 1,2 million d’entrées. Il est sorti en même temps que Le Seigneur des anneaux, Bad Boys et Le Dernier samouraï et il a battu tous ces films : le Marocain aime les produits locaux quand ils traduisent ainsi exactement la réalité du Maroc. Ce mur qui sépare les riches et les pauvres se trouve un peu partout : les bidonvilles côtoient les villas aisées, et ce n’est simple ni pour les uns ni pour les autres. Le nouveau roi essaye de faire disparaître les bidonvilles. Je parle de la pauvreté mais pas de la misère : on peut être pauvre sans être misérable, on peut être riche et être misérable. Le Marocain est gai : il aime la blague, il peut s’auto-critiquer et rire de sa propre situation.
Le film va-t-il être distribué en Europe ?
Oui, il va sortir en France, Allemagne, Pays-Bas et Belgique, partout où il y a des Marocains. C’est un film qui ne va pas ramener des prix mais qui va ramener le public vers le cinéma marocain. Même les enfants ou les vieux aiment le film, toutes classes sociales confondues. On va s’améliorer et on fera de grandes choses !
Votre personnage de scène est-il semblable à celui du film, en autodérision permanente ? Le gars du quartier qui arrive dans d’autres milieux et y dénote ?
Oui. Je suis né et ai grandi à Casablanca dans un quartier populaire. Je suis parti de mon expérience personnelle. On était six frères et sœurs et on a vécu à huit avec nos parents dans une seule pièce, 22 ans durant. Il n’y avait pas d’eau. La solidarité dans le quartier était extraordinaire. Dès qu’il y avait un décès, tout le monde se réunissait pour soutenir. Dans les moments de bonheur aussi. Cela s’effrite aujourd’hui. J’ai toujours voulu montrer ces qualités dans mes shows : elles ne sont pas liées à l’argent et ont fait la particularité du Maroc ! La solidarité est porteuse d’avenir. Ce qui s’est passé à Houceima récemment ou le 16 mai a mobilisé tous les Marocains. La seule façon de s’en sortir est de se serrer les coudes, en gardant ce qui fait notre valeur. Cela peut même contribuer à développer le tourisme. Quand je suis arrêté par des policiers, ils me reconnaissent et me racontent des histoires en disant : parle de nous, de nos problèmes. Je me sens responsable et porte-parole des gens simples. Quand je blague sur un ministre qui ne fait pas son travail ou bien que je raconte une histoire sur tous les manques à l’hôpital, tout le monde en rigole. C’est un drame mais on rigole : tout le monde me dit le lendemain que j’ai bien fait de parler de ça. Je me sens comme un Zoro qui a défoncé des portes et qui peut parler : c’est difficile de parler car on a pas beaucoup de possibilités pour s’exprimer.
Dans le film, Didi est un arnaqueur de première !
Il est très intelligent, diplômé. Pour s’en sortir, il a formé une petite bande d’arnaqueurs, avec le Vieux et le Fort. Intelligence, expérience, force : ce sont les trois valeurs des Marocains. Le Vieux lui dit qu’il ne peut pas jouer dans la cour des grands mais Didi a l’occasion d’être quelqu’un d’honnête et le fait. Cet enfant de la rue, ce délinquant est un être humain : il n’est pas entièrement mauvais.
Le film est construit d’une multitude de scènes qui se complètent en suivant le cours de l’action.
Oui, avec plein de clins d’œil au spectateur. Il y a 115 scènes dans le film !
On trouve sur les marchés marocains des conteurs que les gens suivent avec intérêt.
Ils m’ont influencé dans la manière de construire le récit. Dans mes sketchs, il y a de l’humour et de petites histoires, à la manière des conteurs. Le film mélange une série d’histoires, comme dans mes sketchs. Je n’apporte rien : je suis à l’écoute. Je suis toujours avec les gens de mon ancien quartier. Certains m’écrivent même des petites histoires pour que j’en parle.
Dans quel format le film a-t-il été tourné ?
Personne n’avait jamais utilisé ce format ce Maroc. J’avais besoin d’effets spéciaux en 3D, notamment avec l’hélicoptère, mais le 35 mm était trop cher. Sygma technologies m’a aidé, fournissant matériel et montage. Le HD a sensiblement la même qualité que le 35 (le deuxième épisode de La Guerre des étoiles a été tourné en HD), mais il ne donnera jamais la profondeur du 35.
Le passage par les Etats-Unis vous a-t-il beaucoup servi ?
J’y étais allé pour faire des études en finance, pour avoir un métier. J’y ai aussi fait de l’art dramatique. Les Américains sont très pratiques alors que les Européens sont plus artistes, mettant le temps. Ce sont les Européens qui ont émigré aux Etats-Unis qui font la création sous la houlette des businessmen américains ! Il faut oser mais aussi savoir modifier son projet.
Quel type d’arabe dialectal avez-vous utilisé ?
Un dialogue spontané : il y a la langue de bois et celle de la rue. Les mots littéraires sont exclus : cela donne un rythme. C’est très écrit mais il y a plusieurs dialectes : j’ai demandé aux acteurs de le dire comme il le sent, selon son origine.
Cela évite la théâtralité.
Bravo, c’est ça ! C’est ça qui me différencie des autres.

///Article N° : 3351

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