Adélaïde Tata Ouattara : « Accompagner les films en free lance »

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Dates clef d’Adélaïde Ouattara, chargée de production en Côte d’Ivoire
2 Janvier 1987 : Naissance à Abidjan (Côte d’Ivoire)
2012 : Premier long métrage comme actrice (Le Djassa a pris feu)
2015 : Formation à la production à Banshee Films (France)
2015 : Première production sur un pilote de la série Top radio

Adélaïde Tata Ouattara, plus connue sous le nom d’Adélaïde Ouattara, est originaire de la Côte d’Ivoire où elle a commencé, en 2004, une carrière d’actrice. Elle joue, alors,  dans plusieurs longs métrages, dont Burn it up Djassa[1](Lonesome Solo, tourné en 2008 et sorti en 2012), qui circule dans une douzaine de festivals[2]. Elle devient, par la suite, stagiaire secrétaire de production, et se trouve sur les plateaux dans la double fonction d’actrice et de directrice de production jusqu’en 2015, après une formation en entreprise à Banshee Films en banlieue parisienne. Elle y renforce ses connaissances du métier de chargée de production et apprend à mieux maîtriser la chaîne de production numérique, avant de rejoindre  la société Wassakara Productions pour y assurer cette fonction en freelance.

 Pouvez-vous détailler comment vous avez été à la fois actrice et à la production ?
J’ai commencé, dans la production, en tant que secrétaire, sur un court métrage de la collection African Mediapolis, To Repel Ghosts, de Philippe Lacôte, tourné en 2013. Il était à Paris et cherchait quelqu’un pour faire l’administration, trouver les décors, et je me suis proposée. Il n’avait pas confiance au début parce que je n’avais jamais travaillé sur ce poste, et que nous étions plutôt dans la relation réalisateur /actrice. Mais j’ai réussi à négocier tous les décors, l’aéroport, et même les salaires de certains techniciens. Aujourd’hui, avec Wassakara productions, je travaille en freelance : j’intègre les productions les unes après les autres. Mais l’amour pour la production m’est venu lorsque j’étais étudiante en ressources humaines et communications :  pendant les vacances, j’étais commerciale. L contact direct avec les gens, parler du produit, j’ai transposé cela dans le cinéma : négocier les décors, négocier les montants etc.
Puis j’ai été productrice sur un pilote d’une série de 26’ qui s’appelait Top radio (Alexandre Ogou, 2015) coproduite avec la RTI (Radio télévision Ivoirienne) et une maison de production appelée TSK holding[3]. Elle était en train de s’installer, cherchait quelqu’un et j’ai signé comme chargée de Production, mais je me suis retrouvée en fait comme directrice de production avec la RTI en 2014.
Ensuite il y a eu Run (Philippe Lacôte, 2014), j’ai touché à l’administratif en tant que secrétaire de production, et j’ai fait directrice de casting sur la figuration. Ca m’a vraiment imprégnée de la production exécutive. Il y a eu trois ans de recherche de financement, le film a obtenu le prix du Jerusalem International film lab, un prix d’écriture, et il est passé par tous types de subventions, pour le développement, pour la production. Il y a eu le fonds de soutien à lʼindustrie cinématographique (FONSIC)[4] de la Côte d’Ivoire. Le budget global de ce fonds de soutien était de 200 millions FCFA, et on espère qu’il monte à un milliard. Il a aussi bénéficié du soutien du Programme ACP/EU et du Fonds francophone de production audiovisuelle du Sud (OIF, CIRTEF), etc.

Comment définissez-vous le métier de productrice, ses difficultés ?
Pour moi le producteur dans le cinéma est différent du producteur dans la musique ; c’est avant tout la recherche de financement, la recherche des fonds pour la réalisation d’un sujet. Bien sûr, le producteur doit avoir la notion de tout ce qui englobe le cinéma. Pour négocier avec les techniciens, il faut connaître le matériel qu’ils vont utiliser. Il faut également connaitre les astuces pour réduire les coûts, être un peu la tête pensante, pouvoir faire un plan de travail, savoir s’il faut tourner cette série ou une autre par exemple. C’est vraiment être un peu partout.
J’ai rencontré des difficultés. Par exemple sur Run (Philippe Lacôte, 2014), nous avions une productrice française, Claire Gadéa (de Banshee Films) qui savait parler, et même quand on partait rencontrer le ministre de la Culture, elle arrivait à le convaincre sur le fait que l’Etat devait investir dans le projet qui serait une bonne visibilité pour le cinéma Ivoirien. A Abidjan j’ai eu des déboires, mais j’ai beaucoup appris d’elle qui avait été aussi productrice déléguée sur To Repel Ghosts (Philippe Lacôte, 2013), qui savait comment approcher les gens. Moi j’étais confrontée parfois à des producteurs, à des réalisateurs, et quand je voulais prendre la parole, ils m’imposaient leurs choix parce qu’ils me trouvaient jeune. Aujourd’hui les choses se passent bien, même si le relationnel est occasionnellement difficile, parce que quand tu n’es pas dans le clan, on te verrouille facilement. Dans mon pays, le fonctionnement est vraiment clanique.
Quand tu pars à l’étranger, pour une formation ou une production cinématographique et que tu reviens au pays, il y a un regard un favorable sur ta personne, mais lorsque tu débutes au pays, tu t’en sors difficilement, et certains n’y  arrivent pas.
A l’étranger j’ai eu les partenaires comme Diam Productions et Générations (Burkina Faso), Art et conception (Cameroun), Banshee Films et Initiative Film (France), 908 Studio (Allemagne). Avec Diam production, on a travaillé sur Run, et on a travaillé sur un court métrage de Adama Salé, Chacun sait ce qu’il sait faire.  Art et conception, ce sont de jeunes cinéastes rencontrés pendant l’édition 2016 du festival Ecran noir au Cameroun où j’étais membre du jury dans la catégorie dix jours pour un film,  ils m’ont approchée et après échange je devais les aider à commercialiser leur court métrage Mes vampires. Je n’ai pas travaillé dessus, mais je suis revenue avec, à Abidjan, pour la distribution. Quant au 908 Studio, j’ai fait un atelier de formation en avril 2017 sur la gestion et l’organisation d’une maison de production.

Comment fonctionne la distribution en Côte d’Ivoire ?
Pour les films sur lesquels j’ai travaillé, les gens avaient des plans de diffusion établis, assez portés sur l’international. Pour la télévision,  la chaîne nationale est très cliente de séries. Je travaille aussi avec le directeur d’une chaîne de salle de cinémas ; on a organisé des projections groupées de courts métrages, sur un mois, mais ça été très difficile. Il y a peu de public intéressé car les Ivoiriens ont perdu un peu cette culture à part certaines périodes comme Noël ou pendant les vacances où l’on retrouve un public étranger qui s’intéresse au cinéma. Il est difficile de vendre un film Ivoirien en salle de cinéma, à moins d’investir sur la communication. Quant aux DVD/VCD, la piraterie est très développée ; même si tu fais une avant-première en salle, tu te retrouves avec ton film sur le marché. C’est vraiment très difficile de bénéficier de cette diffusion. Donc on privilégie la vente aux chaines de télé étrangères ou des compagnies aériennes, la présentation dans des festivals, ou aussi des techniques de projections rurales, pour un cinéma de proximité, avec des entrées moins couteuses.
A Wassakara Production, on a un atelier acteurs, et pour la troisième édition cette année on a pu négocier avec le Goethe institut d’Abidjan qui a décidé de nous accompagner, avec des projections chez eux, car à la fin de chaque atelier un court métrage est produit, et on essaye de voir comme on peut le vendre dans ces projections.
Sinon, par exemple pour Run, ce sont les chaines de télé étrangères et les compagnies aériennes qui ont acheté le film, et il a fait certains festivals, mais il n’y a pas de commercialisation de supports physiques, ni de salles de cinéma.

Et au niveau de la production pour votre société ?
En dehors des freelance, avec Wassakara Productions, j’ai fait directrice de production pour un projet école des étudiants la Fémis (Paris), et quelques courts métrage d’école à Abidjan.
Et pour le prochain long métrage de Philippe Lacôte où Wassakara Productions sera coproducteur, j’interviendrai en tant directrice de Production.
En termes de financement, pour les séries, j‘ai travaillé sur des devis allant de 50 à 150 millions, mais on cherche toujours à augmenter nos recettes avec des placements de produits. On sollicite des entreprises pour leur service ou des échanges marchandises et en retour ils sont cités au générique, mais il est  très rare qu’ils apportent du numéraire.

Comment travaillez-vous avec l’équipe technique ?
Lorsqu’on est en train d’établir le budget estimatif d’un film, on a des propositions salariales par rapport à nos attentes, donc on s’interroge sur la valeur de tel technicien par rapport à l’expérience et ses rapports avec les autres. Et après, si on réussit à réunir le budget on peut se permettre le luxe de respecter ce qu’on a prévu. Sinon, comme on dit à Abidjan, on fera le plan B ; quand on n’a vraiment pas les moyens, on revient sur les techniciens qu’on pouvait prendre en chef de poste. L’idéal pour un projet c’est vraiment de prendre des techniciens qui ont du coffre même s’ils viennent d’ailleurs.  Et si on se dit au fil des productions, un assistant local a appris le métier, alors ça sera avantageux pour nous de l’engager pour les prochaines productions.
L’idéal est évidemment de trouver des techniciens de notre pays, ce qui réduit les frais. Après, si nos techniciens ne sont pas disponibles ou pas assez professionnels pour certains postes, on fait appel à des techniciens étrangers. Sur la série Marchand d’Ana Ballo, on a pris quelques techniciens burkinabés, qu’on a fait venir ici. Sur Run on a eu comme chef de poste des techniciens qui sont venus de la France, d’Israël, du Burkina Faso, et du Sénégal. On a misé sur leur professionnalisme et leurs expériences des grands tournages. Pareil aussi avec Mamane sur son long métrage Bienvenue au Gondwana (2016). Sinon il y a vraiment des techniciens qui ont du talent en Côte d’Ivoire et qu’on utilise, mais sur les grosses productions on fait appel à l’étranger, même si ça va engendrer des frais ; mais viendra le moment où l’on prendra des chefs de postes en Côte d’Ivoire.

Des producteurs se lancent, malgré les contraintes et après on les félicite ?
J’ai plein d’exemples de jeunes réalisateurs qui se sont autoproduits et certains ont eu un prix à l’étranger dans des festivals. A leur retour, ils sont ‘’ félicités ‘’, ça leur facilite les prochaines démarches administratives, mais on n’est pas plus aidé avant. Un jeune réalisateur m’a expliqué qu’il n’a pas eu de soutien de l’Office national du cinéma, malgré ses démarches et en a eu marre et a décidé de financer le film de ses propres poches. Son cour métrage Djibada (Mho Diaby, 2015) a rencontré le succès[5] et on le présente maintenant comme « Une fierté nationale »… C’est dommage mais il y a de nombreux cas similaires, et 80% des films Ivoiriens au Fespaco n’ont pas bénéficié du soutien de l’Etat.

Quels sont vos meilleurs souvenirs dans ce métier ?
Mon plus beau souvenir est sur le projet Top radio parce que j’y ai eu mes premières grandes responsabilités, et par la suite j’ai eu à échanger avec la maison de la télévision ivoirienne et ça m’a vraiment ouvert les portes et un carnet d’adresse. C’était un beau projet, on a tourné en peu de jours, et j’ai vraiment appris. Pour ne pas dépasser le budget, on se disait « vraiment il faut enlever ça…» et on se demandait comment faire, en fonction de ce que la RTI pouvait apporter comme moyens humains. Je me référai toujours à Philippe Lacôte ; il m’a transmis sa manière de travailler, voilà mon plus beau souvenir.

Propos recueillis par Camille Amet et Juliette Akouvi Founou à Ouagadougou en mars 2017 ; entretien réalisé par Claude Forest.

[1] Le Djassa a pris feu.
[2] La Berlinale, le TIFF à Toronto, les JCC, le Fespaco…
[3] La première saison de la série a bénéficié d’une aide à la production de 27 500 euros du Fonds Image de la Francophonie.
[4]  Mis en place par la loi n° 2014-426 du 14 juillet 2014 relative à l’industrie cinématographique.
[5] Il a obtenu le prix du meilleur court-métrage international au Festicab 2015.

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