Africolor, colonne vertébrale de Cobalt

Entretien de Samy Nja Kwa avec Philippe Conrath, producteur et programmeur

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En 1989, Philippe Conrath, fort du succès du festival Africolor, relance Cobalt, un label créé dix ans auparavant. Deux outils interdépendants. Une nécessité liée à la faible médiatisation des artistes africains face au pouvoir des majors.

Comment est né le festival Africolor ?
L’histoire est très simple : j’étais journaliste au journal Libération, j’avais créé une chronique hebdomadaire de critiques de disques sur la musique africaine en particulier et avais depuis le début des années 80 interviewé la plupart des artistes africains. J’ai donc grandi avec le mouvement de la musique africaine en France. On peut aussi dire que ce sont les artistes africains qui ont fait ce que je suis : c’était une relation tellement forte qu’elle m’a décidé à changer de métier. Je me suis par exemple retrouvé en 86-87 à aller écrire un livre sur Johnny Clegg en Afrique du Sud. Et la réalité de l’apartheid m’a semblé tellement épouvantable, de voir des Blancs qui me disaient très tranquillement qu’un Noir n’était rien… Lorsque je suis revenu à Paris, j’ai eu envie d’arrêter le journalisme.
Dix ans avant, j’avais créé un label de disques, il fallait le relancer. Quelques mois après, le directeur du théâtre Gérard Philippe, qui voulait partir, m’a proposé de monter un festival. Et vu ce que je connaissais, ce que j’avais écris, je me suis lancé : Africolor, musique africaine. A partir de là, nous avons décidé de le faire le soir de noël, pour la communauté malienne qui habite Saint-Denis. Il n’y avait pas d’engouement spécial en ce qui concerne l’équipe du théâtre qui ne savait pas ce que signifiait les groupes africains. Il n’y avait jamais eu de musicien qui soit venu dans ce théâtre, et il n’y avait surtout jamais eu un public africain !
Avez-vous mesuré les risques ?
En 1989, la musique africaine était pourtant en vogue. Donc, d’un côté c’était un risque, parce qu’on ne savait pas vers quoi on allait, mais de l’autre, on était largement soutenu. La communauté malienne a pensé, grâce à Nahawa Doumbia, que c’était son festival. Lorsque Nahawa est arrivée, elle a averti tout le monde de sa présence, le bruit s’est répandu. Les gens sont ensuite venus pour voir Nahawa, et non Africolor. Grâce à cela, on a adopté une méthode de travail l’année suivante : nous avons travaillé avec les associations, les musiciens. Les résultats ont dépassé nos espérances et petit à petit, le label Cobalt a suivi le chemin qui était tracé par Africolor. Aujourd’hui, nous préparons la douzième édition du festival.
Comment engagez-vous les artistes ?
La règle est établie à partir du « live ». Nous travaillons avec des groupes de scène ; nous essayons donc d’aller les voir sur scène. Et puis à force de travailler avec des artistes maliens, les associations maliennes et les gens qui travaillent à Bamako, nous échangeons beaucoup d’informations, nous avons installé une espèce de plaque tournante qui nous permet d’être au courant de ce qui se passe en particulier au Mali.
Faites vous aussi appel aux artistes malien vivant à Saint-Denis ?
Etant donné que la communauté malienne s’est appropriée le festival, et qu’il était plein et complet dès la première année, ça nous a permis de faire une programmation extrêmement pointue. Nous programmons des artistes un peu connus dans leur pays d’origine et qui sont totalement inconnus ici. Nous nous sommes même permis de programmer des gens qui n’étaient pas connus du tout, des artistes qui sont en France et qui ne travaillent que dans les foyers, à qui on essaie de faire une place dans la programmation. Nous avons fait des coproductions avec des associations maliennes, en particulier avec Mandéfoly qui est un regroupement des associations.
Est-ce à dire que vous ne programmez que des Maliens ?
Non, uniquement la nuit de noël, mais les autres soirées sont ouvertes : il y a toujours l’idée de relation conviviale, d’où le programme sénégalais avec Doudou N’diaye Rose et Wasis Diop, la programmation Cameroun, notamment avec Henri Dikongue et Sally Nyolo, et on va travailler avec le Congo (ex-Zaïre). On prévoit aussi l’espace lusophone avec des groupes du Cap-Vert. Nous travaillons aussi avec l’Océan indien, Madagascar, les Comores, la Réunion, les Seychelles.
Quel est le rapport entre Africolor et Bamakoustique ?
Moussa Koné, qui a joué avec Ali Farka Touré, et d’autres gens avec lesquels nous travaillons ont monté une association et ont créé Bamakoustique. La réflexion est un peu la même que la nôtre : un festival régional qui s’appuie sur des découvertes. Comme son nom l’indique, il part de la musique traditionnelle vivante. C’est surtout la redécouverte d’instrumentistes. Il existe depuis deux ans, en général fin novembre début décembre.
Un festival, Africolor, un label, Cobalt, comment s’articulent-ils ?
La première réflexion fut : il y a des artistes qui ont une possibilité internationale. C’est toujours frustrant de faire venir un artiste pour Africolor et qu’il ne soit là que pour Africolor. Alors, comment développer la carrière de cet artiste ? Entre le disque et le montage de tournée, nous nous sommes appuyés d’un côté sur l’association qui produit Africolor pour monter des tournées, de l’autre côté sur le label de disques pour le faire exister. Il y a des artistes fidèles avec lesquels on entame un boulot, comme Nahawa Doumbia qui sort son deuxième album, toujours en relation avec du local : elle est coproduite par Mali K7 à Bamako, qui sort la cassette au Mali, et nous essayons de lui préparer une carrière internationale.
Aujourd’hui, économiquement, si un label de disques ne se donne pas les moyens de faire monter sur scène les groupes avec qui il travaille, il peut mettre 50 disques dans les magasins, personne n’ira les acheter car ils n’existent pas médiatiquement. Il n’y a plus de radio qui passe de la musique africaine, sauf quelques réseaux associatifs ; il n’y a plus non plus de journaux qui écrivent des pages sur des artistes africains. Il faut donc trouver d’autres moyens. La seule solution, c’est de tout faire ! Je veux bien travailler uniquement sur le label, trouver une société de tourneurs qui s’occupe des artistes, mais si j’attends d’en trouver une, ça peut durer longtemps. Tout le monde s’en fout. Le label est un instrument de promotion pour les artistes, trouver des concerts, et le concert est un instrument de promotion pour le disque, pour le vendre. Si on ne le fait pas, les magasins ne le mettront pas en place. Comme nous n’avons pas assez d’argent pour acheter des espaces dans les journaux, et que les radios sont pour la plupart liées aux majors par des accords économiques (des parts, des publicités à l’année), tout se nourrit soi-même ! Comment voulez-vous que quelqu’un ait l’idée d’acheter un disque qu’il n’a jamais eu l’idée d’écouter ? Voilà le problème. Cette musique est bien, mais c’est normal que personne ne l’achète, puisque personne ne l’entend. Alors nous allons trouver l’auditeur dans les salles des concerts. C’est encore plus important parce qu’il reste ce plaisir, heureusement. Et c’est grâce au festival qu’on a compris tout ça, il est devenu la colonne vertébrale de notre travail.
Quel est le budget d’un festival comme Africolor ?
Du côté des pouvoirs publics, il tend à la baisse tous les ans, c’est régulier. A un certain moment, le théâtre Gérard Philippe était coproducteur, ce théâtre étant aujourd’hui déficitaire, il faut donc qu’on trouve 400 000 francs. Le festival coûte en gros 800 000 francs. Rien que pour les billets d’avion, on a un budget d’environ 200 000 francs !

///Article N° : 1411

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