Afrique du Sud : il pleut des livres

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Avalanche de nouveaux livres en Afrique du Sud, où se détache Zakes Mda, dont on a pu lire une interview dans Africultures 24.

Condamné le reste de l’année à un régime plutôt maigre, le boulimique de livres sud-africain ne sait plus, en cet été austral, où donner de la tête. A croire que les éditeurs se sont passés le mot : ne rien publier qu’à la veille des fêtes de fin d’année, propices aux cadeaux… Ou miser sur les déluges quotidiens qui condamnent, en cette saison des pluies, le quidam à rester chez soi, le week-end, en compagnie de ses vidéos (un marché en essor de 400 millions de rands par an) ou de ses livres favoris.
L’ouvrage publié l’an dernier par Antje Krog, « Country of my Skull« , qui remuait les émotions soulevées par les témoignages des victimes de l’apartheid, a fait de nombreux émules. Les livres qui tournent autour du travail abattu par l’ancienne Commission vérité et réconciliation (TRC) sont pléthore. Il y a l’incontournable Desmond Tutu, ancien président de la TRC, qui a publié « No Future without Forgiveness » (Pas d’avenir sans pardon, Editions Rider), mais aussi l’analyse fournie par Alex Boraine, vice-président de la fameuse commission, dans « A Country Unmasked » (Un pays démasqué, Oxford University Press). Si ce pavé n’apporte rien de bien nouveau, disent les mauvaises langues, il ajoute tout de même sa pierre à l’édifice. Ne serait-ce que par son regard critique sur l’attitude de Desmond Tutu pendant les audiences consacrées à Winnie Madikizela-Mandela, l’ex-femme de Nelson Mandela, mise en cause dans le meurtre du jeune Stompie, ex-membre du Mandela United Football Club qu’elle dirigeait. Alex Boraine raconte comment l’accolade donnée à Desmond Tutu à l’égérie de la lutte contre l’apartheid et ses déclarations « d’admiration » pour Winnie ont « prêté le flanc de la TRC aux accusations de partis-pris« . A son avis, le contraste entre ces audiences et le procès fait à l’ancien président Pieter Willem Botha n’a fait que « jeter de l’huile sur le feu des critiques » adressées à la commission. Entre les lignes, on peut ainsi lire à quel point le pays est loin de la réconciliation tant recherchée…
Plus sensationnel que le « From Biko to Basson » (De Biko à Basson), sous-titré « la quête de l’âme sud-africaine par Wendy Orr, commissaire de la TRC« , la compilation faite par Jaques Pauw des « Confessions of apartheid assassins » (Confessions des assassins de l’apartheid) se vend, elle, comme des petits pains. Deux autres ouvrages sur le sujet se destinent clairement, eux, aux initiés : « After the TRC, Reflections on Truth and Reconciliation in South-Africa« , un ouvrage collectif dirigé par les chercheurs Wilmot James et Linda van der Vijver (David Philip/Ohio University Press), ainsi que « For Humanity, Reflections of a War Crimes Investigator » (Pour l’humanité, réflexions d’un enquêteur sur les crimes de guerre), un livre du juge constitutionnel Richard Goldstone, dont la TRC a poursuivi l’enquête qu’il avait menée, entre 1991 et 1994, sur la « violence et l’intimidation » politiques.
Loin de ces débats, l’écrivain octogénaire André Brink a sorti « The Rights of Desire » (Les droits du désir, Random House), appelé à être un énième best-seller. L’auteur du célèbre « Une saison blanche et sèche » a, dans son nouveau roman, choisi une interaction directe avec « Disgrace« , le dernier livre de Johan Coetzee, « l’autre » grand nom de la littérature afrikaner. Son intrigue suit la même trame : la défense d’un professeur accusé d’abus sexuel par l’une de ses étudiantes. Mais il brode sur un autre thème, « le droit au désir », en revenant sur l’un de ses sujets de prédilection, maintes fois effleuré dans ses livres mais jamais traité de front : la relation entre un homme mûr et une jeune femme.
Grand amateur de ce qu’il appelle le « réalisme magique » de la littérature africaine, André Brink s’est par ailleurs régalé, avec la sortie de « The Heart of Redness » (Le cœur de la rougeur), le dernier roman de Zakes Mda, qu’il cite parmi ses auteurs favoris avec le défunt Nigérian Amos Tutuola (auteur du célèbre Un ivrogne dans la brousse).
Journaliste, auteur de plusieurs nouvelles et de récits pour enfants, Zakes Mda s’impose en effet avec ce premier roman-fleuve. Histoire d’amour et histoire avec un grand H, deux récits s’enchevêtrent autour d’un village xhosa, dont les déchirements sont racontés à 150 ans d’intervalle : dans les années 1840, alors que la guerre divise le peuple xhosa contre les avancées des colons britanniques, et aujourd’hui, avec un projet de construction d’un grand casino qui ne fait pas non plus l’unanimité. En filigrane se reposent les grandes questions de l’identité moderne africaine, telles que se les posent un homme mûr, de retour au pays de son enfance après trente ans d’exil aux Etats-Unis.
Si la gloire de Zakes Mda reste à asseoir, contrairement à celle d’André Brink, il faut espérer qu’ils échappent tous deux au triste sort de Sinclair Beiles. Le dernier des poètes « beat », issu de la même génération que les Allen Ginsberg et Jack Kerouac, est décédé le 3 novembre 2000 à Johannesburg dans une indifférence quasi-générale. Son cercle d’amis a dû se résigner à un double deuil. Aucun recueil de ses poèmes n’est en vue dans les librairies. De son vivant, Sinclair Beiles ne se déplaçait jamais sans quelques copies de ses derniers manuscrits, pour les faire lire au tout-venant. Quant à ses anciens textes, comme la compilation parue aux Etats-Unis sous le titre « A South-African Abroad » (Un Sud-africain à l’étranger), il conseillait aux rares intéressés d’aller fouiner dans les archives d’une bibliothèque universitaire de Pretoria. Aux oreilles qu’on lui prêtait quelquefois, Sinclair Beiles lâchait, par bribes désordonnées, les anecdotes de ses pérégrinations de jeunesse, qui l’ont mené de la Grèce des colonels au Paris des années soixante, avec « ses femmes charmantes et pas du tout névrosées« , confiait-t-il, malicieux. Avec son ami américain William Burroughs, il s’est livré sur les rives de la Seine aux premières expériences de poésie par collages – mettant la main à la pâte du monument historique qu’est devenu, par la suite, « Le Festin nu« . 

///Article N° : 1776

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Zakes Mda © Emmanuel Toko





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