AFROPOLITAN VIBES

Lagos phénomène

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Lagos. Freedom Park. En 1998. Dans ce parc situé non loin du City Hall, à l’angle du Nicholas Hospital, les bourreaux de Lagos pendent méthodiquement et implacablement les condamnés à la peine capitale. Ainsi, le Nigeria rejoint-il la liste des nations où ce châtiment reste légal, bien qu’il ne soit plus appliqué. Aujourd’hui, le Freedom Park rime plutôt avec « culture », puisque qu’à chaque 3ème vendredi du mois, cet espace vert résonne aux sons déjantés des « Afropolitan Vibes ».

Trois heures de performance en plein air, mêlant la scène actuelle nigériane, pop, electro, dance-hall, rap, aux anciennes gloires du jazz, du highlife et de l’afrobeat. Un festival mensuel et accessible au plus grand nombre (500 naïras) et où se pressent 3000 personnes, en moyenne. Adegoke Odukoya alias Ade Bantu est la grande figure de ces Afropolitan Vibes. C’est lui qui donne le tempo, chapeau vissé sur le crâne, en bon maître de cérémonie, tout au long des soirées. Micro en main. Tour à tour chanteur, puis animateur, il joue en lead de Bantu (Brotherhood Alliance Navigating Towards Unity), son groupe, ou fait l’animateur, introduisant les artistes et les groupes invités. En coulisses, par contre, c’est Abiodun Ogunsanya qui veille à ce que la mécanique ne dérape pas. Le show commence à 20h précises. « Quand nous sommes en retard de dix minutes, les gens se plaignent et le disent sur les réseaux sociaux. Notre public a pris l’habitude d’arriver à l’heure« , rappelle Ade. C’est la marque de fabrique des Afropolitan Vibes, qui, en moins de trois ans, sont devenues l’une des références en matière de spectacle plein air à Lagos.
Ancienne consultante au marketing chez Warner Bros en Grande Bretagne, Abby construit la programmation avec Ade Bantu chaque mois. Surtout, elle se bat pour vendre la marque Afropolitan. C’est elle la directrice de publication du magazine éponyme, un gratuit, distribué lors de l’événement. C’est elle qui supervise aussi l’équipe audiovisuelle pour la captation sonore et visuelle de chaque édition. Avec la ferme volonté de consolider ce projet sans dépendre du sponsoring. Ade Bantu insiste : « L’expression « Afropolitan » a été détournée par une élite qui peut parcourir le monde. Ils sont lundi à Madrid, mardi à Francfort, mercredi à Paris, puis ils débarquent à Accra le jeudi. Le concept « Afropolitan » a un côté snob. Taiye Selasi vend des livres, fait des conférences, autour de ce mot : « Afropolitan ». Et ne vous méprenez pas, c’est tout à son honneur. Et nous, à Lagos, nous nous sommes réappropriés le mot, pour l’associer et le relier aussi à des vendeuses de pains et d' »akara », aux « area boys », aux chauffeurs de taxi, aux étudiants« .
Le ton de celui qui a vécu plusieurs vies. Métis d’une mère allemande et d’un père nigérian, Ade Bantu a vu le jour à Londres. Il a grandi du côté de Port Harcourt, dans le Sud Est du Nigeria, avec ses deux frères et une sœur. Au décès du père dans les années 1980, la famille part s’installer à Cologne. Célèbre dans l’Allemagne des années 1990, ce pionnier du hip hop local a signé plusieurs albums, avant de revenir s’installer au Nigéria en 2008. Trois ans plutôt, il emportait deux « Koras » grâce à un album concept, « Fuji satisfaction », qui le consacre meilleur groupe d’Afrique et meilleur groupe westaf. Le retour dans le pays d’enfance ne se passe pas exactement comme prévu : « Je pensais faire un carton, en proposant un nouvel album, avec des mélodies pop, avec des paroles conscientes. Ce fut un fiasco. Il m’a fallu réaliser que le public attendait autre chose. Et surtout le numérique a tout changé… »
Choc. Dépression. Et remise à plat complète de ses orientations artistiques. Ade Bantu fera désormais de la musique organique avec un vrai band à ses cotés. Un vrai groupe. Des musiciens et des choristes, qu’il considère comme ses alter-ego. « J’ai du me réinventer en lançant le Bantu Band. Pendant 3 ans, nous avons retroussé nos manches et juste travaillé. Aucune rentrée d’argent. J’ai même dû revendre ma voiture« . En 2013, après avoir fait le constat que peu de tourneurs et d’organisateurs étaient prêts à Lagos à programmer un groupe d’une dizaine de personnes su scène, Ade convainc son amie Abiodun Ogunsanya de l’aider à monter un premier plateau « Afropolitan Vibes » à l’amphithéâtre du Freedom Park. Une centaine de personnes répondent à l’appel. Ce succès signale la renaissance d’Ade Bantu.

Les Afropolitan Vibes fonctionnent à partir d’une économie toute simple. La vente de vin de palme, produit localement, à quelques encablures de Lagos, combinée à l’argent récolté des calebasses circulant parmi les spectateurs. L’équilibre est fragile. Mais le dispositif fonctionne. Ade Bantu: « Ici au Nigéria, les gens sont habitués à faire des dons quand ils vont à l’Eglise, et lors d’événements comme les mariages, les enterrements. Alors pourquoi ne pas les solliciter lors d’un concert ? » Le secret du duo: convaincre les musiciens et les chanteurs de jouer pour l’honneur. Pour le plaisir du mélomane. Sans cachet. Sans espace VIP. Un sacré pied de nez dans un pays où tout se monnaie. Abi et Ade s’appuient sur un plateau scénique avec un véritable arsenal sons et lumières. Une équipe technique au standard international. Toutes les performances sont enregistrées et compilées.
Et comme tous les 3ème vendredi du mois, le très exigent public d’Eko City (le Lagos yoruba) est au rendez vous, ce soir. Un public n’hésitant pas à marquer son indifférence (sans toute fois aller jusqu’à huer ou siffler), lorsqu’il sent que l’artiste n’est pas « présent » sur scène. Du coup, les Afropolitan Vibes sont devenues un véritable tremplin. Une expérience unique pour les artistes. Un rendez-vous incontournable et disputé. Même pour des stars nigérianes plus habituées au playback ou à la boîte à rythme. Car rares sont les scènes et les occasions de se produire en public avec un orchestre à Lagos. Derniers stigmates des années de plomb, durant lesquelles les juntes militaires (1970-1980) conjuguées à l’insécurité endémique de la métropole ont précipité les « baisser de rideau » de multiples lieux festifs de diffusion musicale. « Habituellement dans les concerts ici au Nigeria, le public est assis et un peu trop sage. Avec les Afropolitan Vibes, nous cassons les codes. Les gens sont debout trois heures durant. Ca bouge, ça danse, ça chante. C’est une vraie célébration populaire dans le bon sens du terme. Un moment de vrai et sincère partage. On laisse même les gens monter sur scène. Au début, cela a choqué de nombreux artistes nigérians, à cause notamment de la psychose sécuritaire… »
Ade et Abiodun ne se contentent pas d’une formule qui marche. Ils repoussent sans cesse les limites des Afropolitan Vibes. Ils envisagent même d’exporter le concept dans d’autres villes westaf, Ade Bantu : « Pour que les artistes du continent ne se croisent plus simplement, lors des festivals d’Eté en Europe ou aux Etats Unis, pour qu’il y ait des rencontres régulières à Dakar, à Abidjan, Conakry, Bamako ou encore Ouaga. Et donc davantage de collaborations artistiques inter africaines ».

1- L’équivalent de 2,5 euros.
2- Alliance fraternelle naviguant vers l’unité.
3- Nom donné aux gangs à Lagos.
Afropolitan Vibes ///Article N° : 13526

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Les images de l'article
Ade2015
Peter Bass
Ade bantu & Femi Sani by nyancho nyancho




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