Agir contre le droit d’ingérence – la méthode Firmin contre celle de Papa Nord (1890-1908)

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L’histoire d’Haïti est née d’une résistance populaire. Des esclaves à leurs chefs, la jeune nation s’est construite en luttant contre la domination blanche et française. En ce XIXe siècle naissant, affirmer son indépendance au sein d’un bassin caraïbe entièrement colonisé, impliquait une reconnaissance internationale sous peine d’être tout simplement inexistant.

Les chercheurs en sciences humaines abordent souvent l’originalité haïtienne par sa base, du moins ce qui lui est reconnu comme telle : le marronnage, le vodou, la paysannerie. Aujourd’hui, d’autres centres d’intérêts connaissent un examen particulier comme la peinture dite naïve, le roman merveilleux ou encore l’occupation nord-américaine, la dictature duvaliériste et leurs conséquences de misère, d’exil et de souffrance.
Si la place du héros dans la vie sociale haïtienne peut aisément s’expliquer par le poids de la tradition orale, le dénigrement des hommes politiques – pour contradictoire que cela puisse paraître -, lui est corrélatif. L’historiographie répartit les étiquettes sur ces personnages. Il est ainsi indiqué de penser que Toussaint Louverture fut magnifique, que Boyer incarne la honte nationale pour avoir signé une reconnaissance de dette de 150 millions de francs-or pour les colons français et que le Roi Christophe était totalement démesuré. Loin de moi l’idée de contester ici ces marqueurs historiques et identitaires. En revanche, voici matière à réfléchir sur la place des hommes politiques et la dimension héroïque dans le concert des nations pour simplement tenter de maintenir l’indépendance d’Haïti. Anténor Firmin fut ministre des Finances et des Affaires extérieures à deux reprises et activiste pour promouvoir la démocratie. Le général Nord, militaire de carrière et président entre 1902 et 1908, s’imposa par une dictature. Ces deux exemples présentent deux personnalités et des méthodes a priori opposées sans pour autant s’éloigner d’un même objectif : réduire l’ingérence extérieure au minimum.
Deux fortes personnalités
Reprenons l’exemple du président Boyer (1) en 1825, lors de la signature avec Charles X de cette indemnisation qui ponctionna durant presque un siècle les finances haïtiennes. Il convient de rappeler le contexte de domination occidentale dans la mer des Caraïbes et la marge restreinte de main d’oeuvre du gouvernement. Sans reconnaissance de l’ancienne métropole, pas d’existence légale, donc pas de commerce officiel, pas de représentation diplomatique sur la scène internationale. La première étape passait obligatoirement par un accord avec la France, cela d’autant plus que la complicité des grandes puissances colonisatrices l’exigeait. Ensuite, le fait que les conditions de la signature de la charte de Charles X méritent contestations ne doit point masquer l’élément essentiel pour la construction d’une identité nationale haïtienne : cette dette a été réglée ! (2)
Afin d’illustrer plus précisément la part de résistance du chef de l’Etat haïtien, je vous propose de revenir un siècle en arrière, une petite quinzaine d’années avant le débarquement des marines nord-américains (1915). Deux personnages politiques jouent au chat et à la souris, tous deux Haïtiens, tous deux originaires du Cap au Nord du pays, tous deux fermement décidés à sauver Haïti de la menace étrangère. Mon analyse se fonde sur l’examen des lettres consulaires françaises et sur celui de la presse haïtienne.
Sous la présidence du général Hyppolite, Anténor Firmin est nommé à la tête du ministère des Finances en 1890, puis à celui des Relations extérieures pendant que le vieux général Nord Alexis maîtrise la menace dominicaine au Nord du pays avec ses troupes. Le premier s’apparente aux intellectuels, fort d’avoir rédigé une réponse à Gobineau en 1885, puis d’autres ouvrages pour dénoncer la corruption, présenter Haïti et ses relations avec la France ou les Etats-Unis. (3) Ses mesures d’économie budgétaire dérangent tout en appelant au respect les nantis en raison de sa fermeté à l’encontre des prétentions nord-américaines sur le Môle Saint-Nicolas. (4)
Le général Nord Alexis est né en 1820 dans la cour du roi Christophe (1807-1820). (5) Il devient militaire de carrière, grand propriétaire terrien et épouse la fille du président Pierrot. Certains justifient sa dureté de caractère par son analphabétisme, une forme de sénilité et un penchant pour le vodou. Marcelin, pour avoir travaillé à ses côtés, invoquera plutôt les conséquences d’une cécité croissante. (6) Ses contemporains s’accordent pourtant sur un sentiment d’équité et une ferme résistance aux ingérences françaises, prussiennes et nord-américaines.
Guerre civile
Le premier et véritable affrontement entre Firmin et Nord Alexis se déroule en 1902, lorsque le pouvoir exécutif est à nouveau en jeu. Le comportement du premier face au sabordage de La Crête à Pierrot offre l’avantage de photographier en quelque sorte la conscience d’un choix de résistance dans un contexte particulier de « guerre civile ». Deux années plus tard, le président Nord Alexis initie le procès de la consolidation. Il ne s’agit plus de répondre à une attaque extérieure menaçant par les armes l’indépendance du pays. Là, au contraire, il convient de mettre fin à des détournements de fonds dissimulés par la Banque nationale haïtienne dont les dirigeants sont français et allemands.
Le 15 mai 1902, le général Sam, président déchu, quitte Haïti pour laisser place au gouvernement provisoire de Boisrond Canal. L’historiographie qualifie généralement cette période par celle de guerre civile. Le pays est plus exactement secoué par deux partis politiques qui visent la première magistrature. L’amiral Killick libère alors les prisonniers politiques retenus à bord de La Crête à Pierrot (aviso du gouvernement) et, à la surprise générale, rejoint l’armée de l’opposition au Cap Haïtien dirigée par Firmin, Jean Jumeau et Nord Alexis. Ces derniers se saisissent des douanes et négocient un emprunt avant de se scinder en deux groupes qui se dirigent vers la capitale, l’un par voie de mer et l’autre par la terre. Firmin, de La Crête à Pierrot, promet une entente parfaite au gouvernement provisoire qui lui répond alors en le reléguant aux élections de députés au Nord du pays. Son compère, le général Nord est au contraire intégré au gouvernement provisoire, ce qui semble le moyen le plus judicieux de l’écarter de la magistrature. (7)
La rupture entre les deux personnages qui nous intéressent au Nord du pays complique la situation. L’amiral Killick et Firmin menacent la ville du Cap d’un bombardement et devant le blocus orchestré par la capitale, obtiennent du charbon d’un navire norvégien. Le représentant français refuse alors de mettre à la disposition de Boisrond Canal un bâtiment de guerre, tandis l’Allemagne s’en charge aussitôt. Firmin, aidé d’un emprunt à une maison anglaise, organise un gouvernement parallèle aux Gonaïves. Et les insurgés gagnent du terrain. La Crête à Pierrot maintient son siège au Cap Haïtien, assurant la protection de la compagnie française des câbles. (8) Si le Général Nord prend possession de sa cargaison d’armes, celle des firministes est saisie. L’amiral Killick réplique alors par la réquisition d’un navire allemand, le Markomania dont les munitions étaient destinées au Général Nord. Boisrond Canal en appelle au soutien de l’empire allemand qui envoie en ce but le Panther, bâtiment de guerre. En septembre, aux Gonaïves, cette menace entre navires se solde par le sabordage de La Crête à Pierrot :  » (…) l’Amiral, se ravisant aussitôt donna l’ordre à tout l’équipage d’évacuer. (…) Puis Killick entra dans sa cabine, à l’arrière, où il avait préparé depuis longtemps des boîtes de poudre : arrosa le tout de kérosène et s’armant d’un revolver, tira deux fois autour de lui ; une explosion se produisit, une colonne de fumée fut aperçue par les officiers de la Panther. Comme les canons d’avant de La Crête à Pierrot pouvaient encore tirer, le Capitaine Heckerman renonça à envoyer à bord une embarcation pour prendre La Crête à la remorque : c’est alors qu’il commanda le feu, quinze coups de canon (les uns disent trente) furent tirés à bout portant sur La Crête à Pierrot qui sombra.  » (9)
Anténor Firmin possédait le dernier navire de la flotte de guerre haïtienne, et sa réaction devant la tragédie visa à contenir la foule : surtout éviter que la moindre insulte ne fut proférée à l’encontre de la colonie allemande. Ici, la raison d’Etat, c’est-à-dire sauver à tout prix l’indépendance du pays, s’imposait devant celle d’une ambition politique personnelle. La France a brillé par sa non-intervention, l’empire allemand en a profité pour la suppléer. Firmin, compère de l’amiral, a accepté la soumission au rapport de force ; provoquer un conflit international qui se serait propagé rapidement risquait de mener à la fin de l’indépendance. (10) Etre conscient des enjeux, des forces en présence et préférer le repli reflète pour une large part les qualités diplomatiques requises pour affirmer l’existence d’une petite république noire au coeur des ambitions colonisatrices.
Le rôle de la banque nationale d’Haïti
Cet épisode passé, le gouvernement provisoire ne contient plus les foules. Le général Nord Alexis les rallia à sa cause, conquit la capitale et pour finir, le pouvoir exécutif. Papa Nord doit maintenant affronter une situation financière grave. L’opposition a fui Haïti, la priorité consiste donc à faire le ménage à l’intérieur. Le 28 juin 1903, le président proclame :  » Mes amis, je suis dans l’impossibilité de payer la ration des troupes ; j’ai tout fait pour pouvoir les payer religieusement et si jusqu’ici, j’ai pu y parvenir, c’est en employant une partie de mes deniers personnels. Je rencontre partout de l’opposition. La Chambre et le Sénat sont réunis depuis six mois et n’ont rien fait ; la Banque, notre première institution de crédit est opposée à notre gouvernement : voilà ce qu’elle m’envoie pour vous payer et en même temps, il jeta à terre une quantité de papier monnaie en très mauvais état. (…) Je suis à bout, je ne laisserai plus longtemps poursuivre cette manière de faire. J’ai toujours été honnête et je forcerai tout le monde à être comme moi « . (11) Une commission d’enquête se penche sur les fraudes de la Banque nationale d’Haïti. Devant l’importance des abus, le Procès de la Consolidation se dessine, les dirigeants (étrangers compris) sont arrêtés. (12) L’année du centenaire de l’Indépendance, une tentative de coup d’Etat compromet le personnel de la banque qui demande aussitôt asile à la Légation allemande. A Noël, le verdict du procès tombe : les dirigeants sont reconnus coupables sans circonstances atténuantes, l’opinion internationale doit saisir le message et ne plus abuser des difficultés intérieures. Les entrechats diplomatiques n’apporteront la grâce présidentielle qu’à partir de la fin de l’année 1905. L’institution financière est ébranlée. Ses prérogatives se réduisent au point que quelques années plus tard, des capitaux allemands et nord-américains favorisent la mise en place de sa résiliation (1910).
Depuis sa création en 1880, la banque incarnait l’ingérence politique et économique par son refus de financer les initiatives privées haïtiennes ou encore certains emprunts. Cette politique favorisait la dépendance gouvernementale à l’égard des négociants étrangers présents dans le pays. Le général Nord Alexis a joué là un grand coup de maître en s’attaquant aux représentations étrangères et en résistant par la fermeté aux multiples moyens de pressions.
Ces épisodes de politique intérieure illustrent l’apport de la compréhension des forces nationales et internationales en présence. Jusqu’à quel point les firministes pouvaient-ils aller sans le soutien des Français et à l’encontre de l’empire allemand ? En 1902, le sabordage de La Crête à Pierrot sonne le glas de leur avancée. Ce jeu d’influences extérieures sera en revanche contré momentanément par le Procès de la consolidation. Les protagonistes étrangers furent soumis à la justice haïtienne. De deux méthodes, de deux hommes si opposés peut-on du reste dégager une même visée : Haïti indépendante ? Au tournant du siècle précédent, la résistance nationale est vitale. C’est bien pour cela que la position gouvernementale haïtienne exige stratégies et fermeté, seules garantes d’une indépendance fortement compromise.
1. Jean-Pierre Boyer, succéda à Pétion et réunit Haïti dont il assura la présidence de 1818 à 1843.
2. Cette dette, destinée au dédommagement des colons français, fut quelque peu réduite en 1838, lors de la signature d’un traité de commerce avec la France. Ces sommes versées sur plusieurs dizaines d’années affaiblirent considérablement la jeune nation.
3. Arthur de Gobineau rédigea en 1853 un Essai sur l’inégalité des races humaines (Paris : ed. Pierre Belfond, 1967). Voir Anténor Firmin De l’égalité des races humaines, anthropologie positive, Paris : 1885 ; La France et Haïti, Paris : éd. Pichon, 1901, M. Roosevelt et la République d’Haïti, Paris, 1905, entre autres.
4. Dès 1890, une compagnie de navigation américaine revendique la concession de cette rade fort bien située sur la route de Panama. Le jeu des relations diplomatiques est serré. Néanmoins Firmin restera ferme. L’année suivante il rejettera la moindre concession et obtiendra jusqu’au départ des bâtiments états-uniens des eaux haïtiennes.

5. La monarchie du Nord marqua les esprits en raison du despotisme sanguinaire du Roi Christophe. Il fit construire la citadelle La Ferrière et le palais de Sans Souci.
6. Frédéric Marcelin, Le Général Nord Alexis, 3 tomes, 1909. Ecrivain et ancien ministre des Finances et des Affaires extérieures.
7. En effet, les membres du Comité de salut public (gouvernement provisoire) n’ont pas le droit de postuler pour le fauteuil de président.
8. L’objectif ici est bien de rassurer la France : aucune intention belliqueuse firministe n’est tournée contre les intérêts français.
9. Archives des Postes de Nantes, 2MI 7 vol 27 p.24, lettre du 21 septembre 1902.
10. L’exemple de Cuba est encore frais dans les mémoires.
11. ibid., p.128, lettre du 30 juin 1903.
12. Ce procès débutera le 28 novembre 1904.
Auteure d’une recherche en histoire sur les relations diplomatiques d’Haïti Haïti, une démocratie compromise (1890-1911), à paraître, Pascale Berloquin Chassany est aujourd’hui doctorante en sociologie et anthropologie. Son sujet porte sur la construction identitaire noire transatlantique par la création de mode vestimentaire (Etats-Unis, Antilles, Europe et Afrique francophone). Elle est chargée de cours à Paris X Nanterre et membre du comité d’organisation des journées d’études Haïti au-delà de ses frontières (E.H.E.S.S, Paris, 7 et 8 juin 2004).
Elle est également auteure de plusieurs articles publiés dans l’ouvrage Désir d’Haïti (éd. ETC : Paris, 1997). ///Article N° : 3286

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