Alan Boone et l’École Miroir : entre passion et transmission,

Une école de théâtre hors du commun

Entretien de Marie-Julie Chalu avec Alan Boone
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Formé au Conservatoire national supérieur d’Art dramatique de Paris, Alan Boone y forge son style théâtral en travaillant notamment avec Pierre Vial, Michel Bouquet, Antoine Vitez ou Pierre Debauche. Il suit également une formation de danseur à l’école d’Alvin Ailey à New York, enrichissant ainsi son panel d’expression artistique. Alan Boone allie très tôt, durant sa carrière artistique, son métier d’acteur à celui de formateur. En 1983, entre autres, il participe avec Pierre Debauche et Pierre Vial à la création du Centre dramatique régional de Martinique, conçu sous l’impulsion d’Aimé Césaire, qui s’appellera Théâtre de la Soif Nouvelle. En octobre 2011, avec Catherine Jean-Joseph Sentuc, Alan Boone fonde l’École Miroir (à Épinay-sur-Seine) qui a pour but de former et d’insérer dans le paysage culturel français des acteurs, réalisateurs et auteurs issus de la mixité sociale et culturelle de la France.

En quoi consiste la formation de cette école ?
La formation dure deux ans et se compose de trois sections : jeu, écriture et réalisation. Chaque section est déclinée en deux compartiments : arts de la scène et caméra. Par exemple, la section écriture se développera en écriture dramatique (de théâtre) et écriture de scénario ; pour la section réalisation : mise en scène et réalisation audiovisuelle ; et enfin pour la section jeu : jeu théâtral et jeu face à la caméra. Le but de l’école est surtout de préparer au monde du travail, avec une insertion professionnelle dès le départ, ou le plus tôt possible. En première année, cette insertion se dirige vers l’image ; en deuxième année, elle sera plus orientée vers la « scène ». C’est dans ce but que nous travaillons sur un dispositif de contrat en alternance qui reste encore à définir. Les élèves auront un statut d’apprenti, à l’exemple des corps de métiers d’artisans, pouvant ainsi être rémunérés durant leur formation.
Les travaux pratiques réalisés durant la formation, qu’ils soient des spectacles ou des formules audiovisuelles, doivent être d’un très haut niveau pour pouvoir intéresser les partenaires de notre réseau : entre autres, la Fondation France Télévisions et Lagardère Entertainment.
Quels sont les autres partenaires qui accompagnent votre projet ?
Il faut vraiment rendre hommage au maire d’Épinay qui a été le premier à comprendre concrètement l’intérêt de ce projet à tous les niveaux : au niveau du travail de quartier, au niveau artistique, au niveau de l’insertion professionnelle, au niveau culturel. Il y a également la Maison du Théâtre et de la Danse, structure culturelle et municipale d’Épinay qui nous reçoit. Et puis nous avons obtenu dernièrement le soutien du Commissariat à la Diversité et l’Égalité des Chances.
Comment s’est effectuée la sélection des élèves ? Était-elle basée sur une expérience dramatique antérieure ?
Loin de là ! On leur demandait simplement un goût, une envie artistique. La sélection s’est donc faite par entretiens pour connaître la motivation des candidats, entretiens qui ont été filmés pour commencer un fonds d’images afin de réaliser un documentaire.
Comment Catherine Jean-Joseph Sentuc, votre associée dans le projet, s’inscrit dans votre parcours ?
J’ai un parcours très classique, très traditionnel : conservatoire de province, ensuite Conservatoire de Paris. J’y ai travaillé avec des maîtres : Pierre Debauche, Pierre Vial, Michel Bouquet, Antoine Vitez. Petit à petit, j’ai été amené très jeune à la formation, à l’enseignement. C’est Jean-Claude Cotillard qui m’a donné ma première occasion, car il ne pouvait pas assurer un cours. Il m’a demandé de le remplacer. J’étais à l’époque en première année au Conservatoire. Quant à Catherine, elle a été mon impresario. Je l’ai rencontrée à l’agence d’acteurs Myriam Bru-Buchholz. En tant qu’agent, elle connaît bien le métier d’acteur et joue ainsi un rôle essentiel dans l’école. Par la suite, j’ai quitté le milieu du cinéma, j’en avais marre de faire des auditions pour un ou deux jours de tournage. Je me suis vraiment concentré sur ma carrière théâtrale et, en la développant, j’ai dirigé un théâtre, une compagnie, j’ai joué, j’ai mis en scène.
Quel a été ce théâtre qui vous a été transmis et que vous transmettez à présent en tant que formateur ?
Je crois à un théâtre d’envie et d’enthousiasme d’abord, plus que de technique proprement dite.
C’est ce qui transparaît d’ailleurs dans le mode de sélection des élèves. Ce qui est sans doute différent au cinéma… Quelle(s) différence(s) établissez-vous d’ailleurs entre le monde du théâtre et du cinéma ?
Je n’avais pas de propositions de tous les milieux, notamment à cause de ma couleur. En tout cas, au cinéma c’est clair et net. Mais au théâtre, dans la mesure où j’ai mené moi-même mes propres projets, je n’ai jamais fait attention à ça. Et puis c’est probablement plus ouvert, tout le monde peut tout jouer quelque part, la réflexion n’est pas la même. Par contre, au cinéma, notamment en France, où le réalisateur est très souvent aussi l’auteur, il a bien entendu une idée précise, une vision particulière des personnages qu’il a écrits. Et malheureusement, dans l’imaginaire français, la vision n’est pas là.
Les enjeux de votre école peuvent s’inscrire dans ce changement. Avec la section écriture, de nouveaux rôles peuvent être écrits pour correspondre un peu plus à la réalité, ouvrir ce panel cinématographique.
Bien sûr. Ce qui me frappe vraiment aujourd’hui, c’est qu’on peut se dire : c’est faisable, c’est possible, la fenêtre est ouverte, la place est faite. Maintenant, il faut continuer à exister dans cet espace-là et à développer des rôles positifs, symboliques, parce que pour l’instant on est encore dans le stéréotype. Il faut dépasser le cliché qui est encore très présent en France et atteindre l’universalité. L’universalité, c’est la diversité. Et répondre par là même aux critères internationaux qui sont ceux de la diversité. En France, pour l’instant, le paysage audiovisuel est à la recherche de cette nouveauté, on est en plein dans le vent : c’est ça l’idée de l’école. L’école dit : « Puisqu’il y a une nouvelle génération (une nouvelle génération de tout : d’acteurs, de personnes, de projets, de télés, d’échanges mondiaux) qui s’ouvre et qu’il y a de la place pour cette dernière, il y a une vraie révolution. Alors inscrivons-nous dans ce mouvement-là et formons de jeunes gens qui seront aptes à répondre à tout cela ; non seulement aptes à répondre mais aussi aptes à guider, à mener et à créer. »
École Miroir mais miroir du monde entier et pas seulement de la société française.
Oui. Miroir sur le monde entier, miroir du monde, miroir de la société. L’école Miroir : là où la société se reflète. Pour l’instant, j’avoue, j’aimerais que l’on parle de l’école plus largement, pour qu’il y ait aussi des jeunes gens d’origine asiatique et indienne, qu’il y ait vraiment toute la représentativité de l’échiquier.
Une école du Tout-Monde pour faire un clin d’œil à Édouard Glissant…
Absolument, une belle référence. J’ai cette photo qui a été prise à l’ambassade américaine, un autre de notre partenaire. Il y a quatre visages, quatre étudiants de chez nous : Vladimir, d’origine africaine, Tarik, d’origine maghrébine, Antoine, qui est corse, et derrière il y a Nasser. Magnifique, j’adore (rires). C’est à développer, il faut progresser là-dessus.
Cette école, c’est aussi la possibilité de faire comprendre aux jeunes gens des quartiers populaires que ce n’est pas un hasard d’être acteur. On n’est pas acteur parce que quelqu’un nous a choisis dans la rue, parce qu’on a une belle gueule ou parce qu’on correspond à un rêve. Être acteur c’est avoir une vie d’artiste, c’est différent et plus profond que ça. Donc ça s’apprend. Il y a de la technique, de la diction, de la respiration. Qu’est-ce que c’est que la voix, le souffle, la pensée ? Comment ça se conduit ? Qu’est-ce que c’est que d’être interprète, c’est-à-dire vecteur de transmission entre un poète et le public ? Qu’est-ce que c’est que de convoquer des gens à 20 h 30 dans une salle, de les enfermer dans le noir, assis pour écouter ce qu’on a à dire ? Ce n’est pas nous qui parlons, c’est l’autre, mais nous le disons quand même. Toutes ces questions rendent le métier plus riche. C’est ça que je voudrais transmettre.
Quel est votre rôle pédagogique au sein de l’école ?
Je m’occupe du jeu globalement. Gérard Chabannier travaille sur les arts du geste, du masque et du clown et Pauline Ribat sur l’interprétation plus traditionnelle, plus classique. Je travaille donc sur la langue. Je suis persuadé que nous, acteurs, nous sommes polyglottes, multilingues : nous parlons toutes les langues des auteurs. Chaque auteur a une langue différente. Les jeunes doivent savoir que cela s’apprend.
Vous croyez que cette génération pense que le métier d’acteur ne s’apprend plus ?
Je pense qu’il y a toujours dans l’art dramatique ce rêve de devenir acteur en venant de la rue. Il n’y a aucun autre métier d’artiste où c’est possible, on ne va pas aller choisir un violoniste dans la rue parce qu’il a l’allure d’un violoniste, de même pour un chanteur ou un peintre ; encore moins pour un trapéziste ! Il n’y a pas de raison que l’acteur soit omis de ça. L’acteur est un artiste, c’est un apprentissage. Il faut en être conscient, propager le message (rires) et venir apprendre. C’est un privilège d’être acteur.
Quels seront ces travaux pratiques, dont vous parliez auparavant, menés pour cette première année d’existence ?
Les travaux pratiques de cette année seront des formats courts de télévision qui sont encore à définir.
Une sorte de court-métrage ?
52 épisodes d’une série (ou peut-être 46, 30) dont nous avons le thème : le chômage et la recherche d’emploi ; ce sera muet, pour toucher le monde entier encore une fois. Ouverture sur le monde.
C’est vraiment le point central de l’École.
Oui, parce que nous sommes à un moment de l’histoire où les échanges de toutes les cultures sont plus faciles, nous fonctionnons tous ensemble. C’est une des premières fois où l’on peut se sentir faire partie du grand tout par l’intermédiaire d’Internet, par les communications nouvelles. C’est phénoménal. On ouvre à tout le monde, sans aucune pudeur ; c’est très difficile pour ma génération. Aujourd’hui tout le monde fait de l’image, filme, fait des vidéos. La technologie a pris une grande place dans nos habitudes. Et je suis convaincu que plus il y aura de développement technologique, en tout cas dans l’art du spectacle, et même dans la vie aussi, plus il y aura de la place pour le contact humain simple, sans tout ça autour. Ce qui m’intéresse dans l’art vivant c’est que c’est éphémère, authentique, ever changing (tout le temps changeant). Aujourd’hui ne sera pas la même chose que demain, alors que l’image reste fixe et se répète. Il y aura encore d’autres médias qui émergeront mais pour moi, ça ne sera jamais vivant et tout ce qui est vivant aura de plus en plus de place à mon sens. J’en suis intimement convaincu.
C’est aussi le rapport au corps qui, dans l’art vivant, est intéressant. Au cinéma, il est dicté, il est fixé par l’image quelque part, alors qu’au théâtre, il est libre d’interprétation par le spectateur. Pour la formation de l’acteur (de théâtre du moins), la notion du corps est primordiale.
Absolument. Le corps parle. Des études montrent que 90 % de notre communication est faite par notre langage corporel. En France, en revanche, nous sommes vraiment une civilisation littéraire.
Intéressant, oui, car le théâtre occidental a souvent séparé le corps et l’esprit, le corps et le mot. Des acteurs peuvent dire merveilleusement le texte en restant avec un corps vide de sens.
Un corps qui est réducteur en tout cas. Nous avons la possibilité de jouer sur la palette du sens, de l’intellect, du cérébral, nous avons aussi la possibilité de jouer sur la palette de l’émotion, des sensations autres que celles qui s’adressent au cerveau.
C’est comme cela que vous voyez la formation de l’acteur ? Votre spécificité ?
Ma spécificité serait de rééquilibrer ou de redécouvrir le monde charnel et pas le monde intellectuel. De fait, nous pratiquons une profession intellectuelle car nous faisons marcher notre cerveau pour comprendre le texte ; en tant qu’artistes, nous sommes des intellectuels parce que nous réfléchissons au monde mais ce monde nous le voyons aussi, nous l’entendons, nous le sentons, nous le touchons. Les sens et le sens et l’essence. Encore une fois, c’est ce travail de réunir ce qui est épars et d’ouvrir tout.
La même idée revient, celle de la diversité.
Oui, elle est partout (rires).

Propos recueillis à Paris en décembre 2011.///Article N° : 11635

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