Algérie : comment filmer le témoignage ?

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Les massacres en Algérie laissent survivre des enfants terriblement traumatisés par la vision du meurtre de leur famille. Leu témoignage est poignant et accablant. L’arc en ciel éclaté, de Belkacem Hadjadj (52′) illustre, comme son nom l’indique, l’éclatement affectif et psychique que subissent ces enfants. Un peintre, Djamal Merbach, leur propose de peindre collectivement une fresque partagée en deux niveaux : le bas sera la nuit de l’horreur, le haut  » la vie après le terrorisme « . L’émotion est à son comble lorsqu’aux dominantes rouge-sang et noires du bas succèdent les couleurs de la paix. Un magnifique travail de deuil permettant aux enfants de se faire acteurs de leur drame comme au spectateur d’en être partie prenante. Une psychologue détachée par le gouvernement accompagne les enfants dans leur démarche de formulation, propos captés par la caméra. Sans doute le documentaire trouve-t-il là sa limite cinématographique, tant les dessins parlent d’eux-mêmes sans que le spectateur ait besoin d’une explication de texte. On aurait préféré vivre les interactions du groupe.
La voix-off de Douleur muette, un 37’d’Azzedine Medour (La Montagne de Baya), participe de la même volonté de mettre des mots sur une horreur que le témoignage suffisait à exprimer au cinéma. Ici aussi, le dessin permettra d’exorciser un mal difficile à formuler par la parole. Une jeune fille s’arrête toujours au début de son récit, promettant de mieux y arriver la prochaine fois… Les enfants pardonneront-ils ? Non, répondent-ils, mais la vengeance, Dieu s’en chargera…
Douleur muette fait partie d’une remarquable série, l’Autre Algérie : cinq documentaires offrant une vision directe de l’Algérie actuelle. Particulièrement intéressant, Echos des stades (Abdelkader Ensaad, 24′) se glisse parmi cette jeunesse (60 % des Algériens ont moins de 25 ans) qui se regroupe et manifeste lors des matchs dans les stades, traditionnellement lieux de contestation incontrôlables des pouvoirs en place. Miroirs de la crise du pays, les stades sont un défouloir où les jeunes supporters de l’USMA d’Alger chantent avec crotales et tambours leur rejet actuel du service militaire ou leur désir d’émigrer :
Si le pays se stabilise une heure
On fuira sur un bateau de marchandises
On échappera à la famine
Je me ferai appeler Michel
Et je passerai la soirée à la Tour Eiffel !
Dans la même série, Les Enfants d’El Manar (Boualem Kamel, 26′) décrit un hôtel transformé en résidence sécuritaire destinée aux journalistes dont 60 collègues ont déjà été assassinés après Tahar Jaout en mai 93. Bravant la peur et vivant dans la clandestinité pour continuer leur travail, ils parlent de leurs souffrances et de leurs espoirs. Le Train de l’espoir (Abdelmadjid Sellamna, 27′) suit un contrôleur de l’Alger-Oran qui a déjà subi six attentats : le témoignage poignant d’un homme debout dans le quotidien de la crise. Quant à Les Oiseaux chantent toujours la liberté (Rachid Benbrahim, 26′), il oscille entre un oiseleur qui capture les chardonnerets et le chauffeur du bus qu’il emprunte pour aller dans le maquis où grouillent aussi les islamistes… L’Algérie telle une grande cage où les uns enferment les autres…

///Article N° : 902


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