Editorial

Le travail de deuil

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« La mort acceptée et assumée,
Je te lis dans la maturité de la nuit
L’éclair qui frappe et qui claque,
Tombeau ou sarcophage,
Mon corps d’esclave.
C’est avec toi que tout s’achève,
C’est avec toi que tout commence. »

Léopold Congo Mbemba, Déjà le sol est semé, L’Harmattan 1997.

On a un peu trop oublié l’Afrique dans la commémoration de l’abolition de l’esclavage : nous avons voulu apporter notre contribution en laissant une nouvelle fois la parole aux créateurs africains. En commençant par ceux dont l’art pose le plus directement la question de la représentation : les dramaturges, les plasticiens, les cinéastes. Car l’Afrique est essentielle pour le travail de mémoire. Contrairement à l’expression si souvent usitée, il s’agit d’un travail et non d’un devoir, car ce n’est pas une affaire de morale mais de nécessité. Il est essentiel que les études ne s’arrêtent pas à la période coloniale mais examinent le rôle majeur de la traite dans la déstructuration de l’Afrique contemporaine.
Dans un passionnant entretien avec Ousmane Bah dans L’Autre Afrique n°71 (9-15 déc. 98), Achille Mbembe dénonçait trois grands obstacles à l’avancée de la recherche :  » D’un côté continue de dominer un mode de raisonnement sentimentalisé qui, constamment, donne de l’Afrique et des Africains une définition négative d’eux-mêmes. De l’autre, persiste une approche émotionnelle et polémique du monde qui, souvent, se cache derrière le masque d’un radicalisme de vernis dont il faut bien reconnaître la nature conservatrice. Enfin, il faut observer la résurgence, voire la montée en puissance, de discours et d’idéologies indigénistes et autochtonistes dont l’une des fonctions est de discriminer, de semer la haine et de plonger des sociétés entières dans les ténèbres de la mort.  » Selon Mbembe, se situer comme victime empêche de se situer comme sujet à part entière de sa destinée. C’est au contraire en développant ce savoir sur soi que l’Afrique affirme cette part d’humanité sans laquelle elle ne serait rien dans le monde.
Voir son Histoire en face implique de cesser de considérer l’étude de sa participation au commerce des esclaves comme une légitimation de la traite. Ce dossier dit ainsi haut et fort que la culpabilité est un faux débat, que les compromissions et les collaborations sont universelles parce qu’humaines dès que des pouvoirs imposent leur hégémonie, que la culpabilité est à chercher chez ceux qui ont initié ce trafic. Si ce n’est pas une question de culpabilité, c’est une question de responsabilité. Au sens fort du terme : assumer son Histoire pour agir sur le présent et préparer l’avenir. Car comme le disait Goethe,  » un peuple qui ne réfléchit pas son Histoire est condamné à la recommencer « . Car le défi aujourd’hui est, souligne encore Mbembe,  » d’inventer une autre imagination de nous-mêmes dans le monde « .
N’est-ce pas avant tout ce que font les artistes ? Ils nous aident tous à faire le deuil des ombres de notre Histoire, et partant de nos limites et de nos replis. Sans quitter son regard critique, Africultures n’a qu’un but : les écouter.

///Article N° : 932

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