Allah remixé par le rap : le flow de la prédication en France

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La France, deuxième nation du rap, pays aux cinq millions de musulmans, s’est frayée une voie entremêlant musique et religion, à l’image des rappeurs africains-américains sous influence de la Nation of Islam. Néanmoins, le rap français se distingue par un refus du communautarisme et une mise en avant des valeurs morales.

Il y a ceux qui revendiquent l’appartenance religieuse d’une façon claire et posée dans leurs lyrics. Il y a ceux qui se contentent de cultiver ardemment leur foi dans l’ombre. Du plus connu au moins médiatisé, chacun invoque Allah à sa manière. Il n’y a pas un courant qui l’emporte, malgré ce qu’en disent les médias, mais plusieurs à la fois : des salafistes, des habash (1), des convertis sans étiquette ni bannière à défendre, voire des abonnés à la mystique souffie.  » En tant qu’artiste, je parle de ma spiritualité, d’une vérité chérie, surtout pas oppressante « , clame Abd Al Malik (2), auteur par ailleurs d’un livre intitulé Qu’Allah bénisse la France ! (3)
Chacun exprime sa communion avec Dieu et le monde musulman de différentes façons dans son rap. De Ness & Cité au Havre, dont le label s’appelle Din (de l’arabe  » religion « ) Records, à Rohff en région parisienne, qui dit connaître la faim autant que la fatiha (une prière) dans l’un de ses morceaux, chacun avance un  » discours d’apparat  » pour justifier sa longue quête spirituelle. Parfois, tout se résume au niveau du nom : tel collectif se prénomme La Boussole pour bien marquer son appartenance au mouvement, telle ligne de vêtement pour hip-hoppeurs adopte le nom du premier Noir converti, un esclave affranchi, Bilal.
Tous s’enorgueillissent des principes de rassemblement fondant la umma islamique, à l’heure d’une dispersion incontrôlable des forces du rap, orchestrée par le monde du show-biz, afin de contrer la toute-puissance des possees indépendants. On décèle aussi une volonté de singularisation, à l’heure où le rap rime trop volontiers et trop souvent avec business, violence et débauche. Voilà donc que s’élève un chant, qui, sans être sacré, loue Dieu sans tricher et fait croire à une ré-islamisation possible des banlieues françaises. Un petit tour dans les concerts suffit pour repérer quelques jeunes filles en hijab ou pour entendre débiter quelques versets moralisateurs sur la scène.
Une histoire américaine
Toutefois, le phénomène n’est pas ni nouveau, ni essentiellement français. Les rappeurs de l’Hexagone ont toujours eu l’œil rivé sur ce qui se passe aux States, pays d’où vent le rap (4), pays où les musiques noires, ancêtres du rap, se sont toujours nourries de religion, et ce, depuis les temps d’esclavage.  » I got a speech like a reverend « , s’exclamait le rappeur Big Daddy Cane. Chrétienne ou musulmane, la religion y prône la libération prochaine des masses et la justice infinie du Seigneur des hommes. Issu d’un monde d’inégalités croissantes, où les Noirs restent exclus, le rap ne pouvait pas ignorer ces professions de foi.
La rencontre entre le rap et la religion musulmane s’est effectuée aux Etats-Unis, sous l’impulsion de la Nation of Islam, le mouvement noir que dirige Louis Farakhan. Ce dernier, d’après Nilfouar Abriau (5),  » a réussi à unifier sous un même leadership les quadragénaires de la classe moyenne et la jeunesse des ghettos « . De nombreuses stars du rap afro, à l’instar de ceux du jazz à une époque, ont accepté de se ranger derrière son étendard. Public Ennemy, Ice T, Ice Cube, Mobb Deep, et même Snoop Doggy Dog… L’islam, en intégrant leur monde, est censé leur permettre de s’opposer davantage à la pensée dominante, de dénoncer des situations de précarisation sociale et de répliquer à la culture de l’oppresseur blanc, dont les Noirs se sentent globalement victimes. L’islam contribue à recomposer un discours de combat, dans un univers socio-politique en totale décomposition, en se basant sur le cliché permanent de la lance et du glaive, qui fait du prophète Mohammad un guerrier de la sainte vérité. Grâce à l’islam, on réveillerait les consciences endormies des arrières-petits-fils d’esclaves… Quelques cinéphiles se souviendront sans doute de la mise en image par Spike Lee de la conversion de Malcolm X, un film qui remporta un véritable succès dans le monde entier, et dans le monde négro-musulman en particulier.
Quête des origines ou quête personnelle
En France, l’histoire n’est pas tout à fait la même. Il y a certes du mimétisme chez les rappeurs qui s’inscrivent dans cette tendance. Certains avouent leur fascination face à la capacité des Noirs américains à s’organiser contre une classe dominante peuplée de Blancs : si nos frères d’Outre-Atlantique le font, pourquoi pas nous ? Mais s’arrêter à cette première lecture du phénomène serait réducteur. L’islam fait partie d’un culte majoritairement visible dans les cités et les banlieues françaises. Les fils d’immigrés, présents en nombre dans cet univers rap, ont grandi avec cette religion. Ainsi, Kerry James affirme :  » C’est (la religion) qui domine dans les quartiers. Lorsque j’ai eu des doutes, des peurs, il a été plus facile pour moi de trouver un imam qu’un prêtre. « 
Beaucoup considèrent l’islam comme un moyen d’approcher et d’assumer la culture d’origine des parents, qui n’est pas toujours transmise. Chez d’autres encore, l’islam correspond à une quête plus personnelle, et non à un quelconque héritage familial. C’est le cas par exemple d’Akhenaton du groupe IAM, rappeur marseillais d’origine italienne, qui dit se battre contre Eblis (le démon) pour respecter un pacte divin (6). Certes, on le dit marié à une musulmane, mais il a toujours tenu à le préciser :  » Ma lecture du Coran est ésotérique « . On pourrait re-citer le même Kerry James, un Haïtien d’origine, qui, même s’il insiste sur le fait d’avoir grandi dans un univers sous influence, écrit :  » Athée, j’ai mué pour devenir un ultra mystique/ un métèque de confession islamique/ j’ai embrassé le chemin droit et délaissé les slaloms  » (7)
Valeurs morales avant tout
Les rappeurs français, inscrivant leur tchatche dans l’islam, n’y cherchent pas seulement un défouloir ou un espace de réaction face à la culture dominante, assimilée au règne de la pensée judéo-chrétienne. A l’instar des Américains, ils dénoncent le système politique au pouvoir, l’assimilent à une volonté d’exploitation des masses, le contestent et le condamnent, en pensant à leurs parents confinés dans des cités de béton. Mais ils y trouvent avant tout des valeurs morales et sociales. Ceux qui se revendiquent en France du Dieu des musulmans se veulent irréprochables en tout, intègres dans leurs parcours, porte-drapeaux de principes portés disparus dans leurs communautés de banlieue, des valeurs d’ouverture, de respect, de dignité, parfois éloignés du monde de la musique et des shows politiques.
Ils y trouvent également des valeurs de rupture : l’unité devant l’adversité est une de leurs devises. Mais il s’agit bien d’une unité qui ne s’oppose pas à la diversité des tendances épousées. Certes, il y eut une expérience de type sectaire inspirée du discours de Farakhan, peu connue, celui de la secte Abdulaï, souvent associée au Secteur Ä de Sarcelles, ce fameux précarré qui donna naissance à quelques-uns des plus grands noms du rap hexagonal, à commencer par le Ministère Amer. On se rappelle quelques-unes de leurs positions :  » Il faut savoir que les Noirs en France n’ont aucune force, aucun lien qui les regroupent, puisqu’ils viennent de pays différents, donc ont une histoire différente, parlent des langues différentes et sont venus en France à des périodes différentes, donc que rien de bien compact ne les unit. Donc l’islam m’a semblé être une des solutions. L’islam, c’est un ciment pour l’homme noir, pour moi «  (8).
Cependant la majorité de ces rappeurs considèrent leur discours comme un appel à plus de responsabilité, et pas du tout comme la seule volonté d’aller à contre-courant d’une majorité dominante. Qui dit valeurs modèles, dit principes moraux.  » Ils ont un immense pouvoir structurant (…) L’islam apparaît comme un processus transcendatal par lequel l’idéal de vie exprimé dans le rap, irréalisable dans la société, prend forme grâce à la religion. Il serait la réalisation d’une utopie discursive décrite dans les textes des rappeurs. (…) La religiosité rapologique atténue la violence et l’impulsivité des rappeurs en se dotant d’un principe sacré « , écrit Samir Amghar (9). L’islam passe en effet pour un moyen de s’affranchir des dérives banlieusardes. Abd Al Malik des N.A.P (10) a été d’abord une petite frappe promise à la grande délinquance, avant de chercher à jouer aux prosélytes de l’islam. Kerry James a été très loin dans le rap social hardcore, avec Idéal J, son premier groupe, avant de s’engager en religion. L’islam incarne alors une forme de salut.  » La haine et le sentiment d’injustice vis-à-vis d’une société qui fonctionne sans eux se trouvent canalisés en une violence verbale, elle-même canalisée par un principe spirituel «  explique le sociologue Samir Amghar (11).
Les rappeurs français tendent la main à toute la jeunesse, quelle que soit son origine.  » Le rap nous a ouvert à un autre monde, l’islam nous a permis de nous épanouir dans le respect de l’autre « , lâche Abd Al Malik. Ils s’intéressent à tous les exclus du système, ce qui change radicalement des buts poursuivis par la Nation of Islam.
Le rap – un vecteur de  » prosélytisme convivial  » ?
Sur un plan formel, le rap français s’inspire par moments du prêche musulman, allant jusqu’à emprunter des procédés poétiques propres au monde religieux (12).  » Les textes rimés interviennent comme une liturgie. Sur un plan strictement formel, sa diction s’identifie à une sorte de scansion oratoire. Le rappeur islamique s’apparenterait alors à un prêcheur qui harangue ses fidèles  » (13). Avec l’album L’ombre sur la mesure, La Rumeur brandit des braises incandescentes/ s’intéresse à un paradis sur terre qu’on déblatère/ insiste sur la décadence qui nous perd… Chez NAP (14), on trouve cette sentence qui stipule que  » Dieu ne peut être vu qu’avec l’œil du cœur/ celui qui connaît son âme connaît son Seigneur « . Samir Amghar y voit même une  » forme contemporaine de daa’wa (15) « , une  » sorte de prosélytisme convivial  » également. A l’entendre, les albums rap se transformeraient presque en minbar [lieu de prêche]sur fond de samples déjantés.
La référence à la symbolique arabo-musulmane et aux sourates du Coran est très explicite sur certains titres. Mais tous ne se retrouvent pas dans cette image. Barseuloné du groupe Réalité Anonyme insiste :  » Ni imam, ni prêcheur […] Moi je prêche les bonnes valeurs, c’est une démarche citoyenne  » (16). Cela rappelle en tout cas Georges Lapassade et Philippe Rousselot (17) qui voient le rappeur comme  » un prophète qui amène une révélation « . Le rappeur, qui vulgarise par la même occasion Dieu, son prophète et l’islam dans une langue propre à son quotidien d’existence, se substitue à l’imam et exhorte ses fans à le suivre dans la voie du bien, à combattre le mal, avec en arrière-fond son propre regard désabusé sur le malaise urbain et sur les dérives incontrôlables d’une jeunesse ghettoïsée.
Depuis le 11 septembre, ces jeunes affichent encore plus leur foi, alors qu’aux Etats-Unis, les adeptes de Farakhan évitent de trop en rajouter. Ils sont les premiers à condamner les auteurs de l’attentat du 11 septembre, tout en refusant l’amalgame, qui consiste à confondre l’islam avec le terrorisme. Kerry James a même conçu son dernier opus, Savoir et vivre ensemble (Naïve, 2004), dans ce sens :  » Je souhaitais apporter un autre regard sur cette religion à travers des valeurs universelles, reconnues comme étant de bonnes valeurs par n’importe quelle personne censée, des valeurs telles que le respect, la bienfaisance, la générosité et la modestie. En tant que musulman aujourd’hui, il est rare que je regarde les informations sans que je ne me sente vexé… rare que je regarde une émission qui prétende parler d’islam sans que je ne me sente blessé dans ma foi. Je trouve qu’il y a un amalgame complet entre les musulmans et les fanatiques. Et cet amalgame est très dangereux pour les années à venir, puisqu’on essaie de faire peur aux gens. Et à force de faire peur aux gens, ceux-ci se mettent à haïr. On sait ce que ça donne comme catastrophe dans les sociétés. C’est pour ça que j’ai appelé ce disque  » Savoir et vivre ensemble « . J’essaie d’apporter ma pierre à l’édifice de la paix « .

1. Salafistes et habash sont des courants, très répandus actuellement en Europe.
2. Le Face à face des cœurs, Atmosphériques, 2004.
3. Albin Michel, 2004.
4. Le hip-hop y a vu le jour dans les années 70.
5. Magazine L’Affiche.
6. Métèque et mat, Hostile, 1995.
7.  » 28 décembre 1977 « , Si c’était à refaire, dist. WEA, 2001.
8. Extrait d’un entretien avec l’un des membres du Minister Amer, in Yours, n° 11-12.
9. Hommes et Migrations, mai-juin 2003, n° 1243.
10. New African Poets, groupe formé par des jeunes issus de l’immigration maghrébine et congolaise sur la scène alsacienne.
11. Hommes et Migrations.
12. L’anaphore en fait partie.
13. Samir Amghar, Hommes et Migrations, mai-juin 2003, n° 1243.
14. In La racaille sort un disque (1996).
15. Guerre sainte.
16. L’express Mag du 07/06/04.
17. Le rap ou la fureur de dire, Loris Talmart, 1990.
///Article N° : 3633

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