American Gangster

De Ridley Scott

La blaxploitation revient, le budget en plus
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Peut-être grâce à Quentin Tarantino, amoureux de la blaxploitation à laquelle il a rendu un hommage direct avec Jackie Brown (1997), le grand public s’est familiarisé avec ce genre cinématographique bien particulier du début des années 70 : suite au succès de Sweet Sweetback’s Baadasssss Song (1971) Shaft (1971) et Superfly (1972), trois films réalisés par des cinéastes noirs (Melvin Van Peebles, Gordon Parks et son fils, Gordon Parks Jr.) sur la condition des Noirs défavorisés des grandes métropoles, les studios hollywoodiens ont suivi le filon avec une ribambelle de films à faibles budgets dont quelques-uns se détachent par leur qualité. Dans un Hollywood encore à 99,9% blanc, les cinéastes noirs furent très vite évincés. Bientôt décriés aussi bien par les censeurs habituels que par la population noire lasse de l’image « négative » que ces films perpétuaient, la blaxploitation fut de courte durée. Il faut attendre l’arrivée de Spike Lee (Do The Right Thing), John Singleton (Boyz ‘N the Hood), Van Peebles fils (New Jack City) ou les frères Hughes (Menace II Society) pour que l’espérance de vie réduite des jeunes hommes noirs déshérités redevienne un sujet porteur. Comme dans les années 70, la nouvelle génération de cinéastes afro-américains fit place à des réalisateurs de tous horizons, dont Ridley Scott est sans doute l’un des plus renommés.
C’est dans cette tradition du film de gangster noir que se situe American Gangster, au sein du genre en général, d’un Scarface (1932) à l’autre (1984), d’un Petit César (1932) aux trois grands Parrains (1972, 1975, 1991). Et malheureusement, c’est peut-être là que le bât blesse. Le film reste extrêmement conventionnel dans son approche du genre. Un flic incorruptible, Richie Roberts seul contre tous, va d’un même élan arrêter le roi de la pègre et faire le ménage dans une institution corrompue jusqu’à la moelle – la police de New York. Un seul homme pour sauver la démocratie : ce scénario parfaitement éculé peine à convaincre, surtout lorsqu’on sait que tous ses efforts, si fructueux fussent-ils, n’ont pas pour autant nettoyé les rues de drogues sans cesse renouvelées. Lutter contre un réseau de mafieux n’a jamais résolu le problème de la toxicomanie aux Etats-Unis, une réalité occultée pour se concentrer sur la traque qui constitue l’intrigue.
Fidèle au genre, American Gangster s’inspire de faits réels survenus de 1968 à 1975. Frank Lucas, chauffeur de Bumpy Johnson (évoqué dans Shaft ou plus récemment Hoodlum) et rival de Nicky Barnes (qui a inspiré New Jack City), est monté de sa Caroline du Nord natale pour devenir un des rois de la pègre à Harlem. Sa méthode : se débarrasser des intermédiaires coûteux en se fournissant directement au Vietnam par l’intermédiaire de l’armée américaine et de ses soldats accrocs aux drogues locales. Comme en a témoigné Frank Lucas, 70 ans, au journaliste du New York Times en 2000 (http://nymag.com/nymetro/news/people/features/3649/), de nombreux détails du film sont véridiques même si on ne voit rien de son enfance misérable, des crimes du Ku Klux Klan contre sa famille, ou de ses sept enfants. La précision historique du film est d’avantage portée sur l’esthétique et l’anecdotique que sur l’analyse sociologique ou politique. Ainsi, plutôt que de dénoncer réellement l’implication complexe des institutions, l’enquête est recentrée sur le détective Richie Roberts et quelques policiers diabolisés. Quant au personnage de Frank Lucas, il est loin d’évoquer les méandres contradictoires de la condition humaine.
Tout comme Richie Roberts, Frank Lucas ne parvient pas à se sortir du carcan filmique où se superposent les références aux canons du genre. Son sens aigu des affaires, ses accès de violence, son matérialisme dissimulé par un profil bas, sa famille désargentée dont il assure la prospérité, sa femme objet qui le perdra, autant de traits classiques maintes fois visités. A défaut d’explorer des terrains inédits, on voudrait au moins sonder les méandres contradictoires de la condition humaine… Mais entre les ouvrières nues qui préparent les doses d’héroïne (New Jack City, Deep Cover), les scènes de distribution de dindes la veille de Thanksgiving (New Jack City, Black Caesar), les meurtres en plein jour (Menace II Society) ou les scènes de club de strip-tease (la quasi totalité des films de gangster !), on finit par hésiter entre hommage et simple manque d’imagination.
Finalement, ce sont sans doute les spectateurs les plus et les moins férus de films de gangster qui y trouveront leur compte. En effet, on ne peut nier un certain plaisir à se remémorer les grands films du passé. Quant aux néophytes, American Gangster, comme ses illustres prédécesseurs, les invitera tout de même à méditer à loisir sur ces hommes d’affaires de l’illégalité, incarnations du rêve américain dévoyé, victimes de l’injustice sociale, traqués par un justicier rongé par la solitude de l’intégrité…
Car avec American Gangster, le bandit noir américain est enfin traité à égalité : tous les moyens hollywoodiens sont déployés au service des plus grands acteurs, réalisateur et script-docteurs du moment.

avec Denzel Washington (Frank Lucas), Russell Crowe (Richie Roberts)///Article N° : 7082

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