Arlit, deuxième Paris

D'Idrissou Mora Kpai

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Comme bon nombre de cinéastes, Idrissou Mora Kpai était passé par son origine pour son premier film : Si-Gueriki, la reine-mère revenait sur une relation complexe à ses parents, la recherche du père permettant de découvrir la mère d’un regard neuf. Déjà, cette introspection particulière résonnait d’accents universels par la qualité du regard porté, tant respectueux que pertinent, sur la condition des femmes. Cela assura au film une belle reconnaissance.
On retrouve dans Arlit, deuxième Paris cette sensibilité dans l’attention portée aux êtres. Elle permet au réalisateur d’éviter la pseudo-neutralité sociologique souvent de mise dans le documentaire pour prendre parti sur l’état du monde, et c’est bien sûr là qu’il nous captive.
« Bienvenue à Arlit » : le vieux portail triomphal prend de l’aile, à l’image de cette ville champignon poussée au milieu de nulle part, en plein désert nigérien, à la faveur de l’exploitation intense d’une mine d’uranium à ciel ouvert. Arlit s’éteint au rythme de la progressive fermeture de la mine qui employait 25 000 travailleurs. C’est cette décrépitude qui intéresse Idrissou Mora Kpai : comment les êtres et les corps sont ballottés par l’économie dans le monde d’aujourd’hui, en Afrique en particulier. Ses panoramiques qui frisent parfois les 360 degrés à la Depardon sont des méditations, ses plans fixes des témoignages. Qu’il cadre les personnes ou longe les murs, à l’inverse de tout misérabilisme, il les magnifie par les couleurs et la lumière, jouant sur les tons de l’aube ou du soir ou bien sur les pastels des murs défraîchis. Lorsque les gens se racontent, leur vécu apparaît certes dans toute sa tristesse et sa dureté mais surtout dans sa dimension humaine. La violence des intérêts dont ils sont ou furent les jouets explose dans toute sa cruauté. Nous percevons non seulement la condition des immigrés, qu’ils soient maintenant bloqués là ou qu’ils passent en 4×4 en direction de l’Algérie pour aller « brûler » vers l’Europe, mais aussi le scandaleux mépris de leur santé que représente l’absence d’information sur les dangers de leur travail : cancers du foie et du poumon, tuberculoses, bronchites, silicoses, eczémas se multipliaient sans que jamais on les mette en garde contre les risques encourus par l’inhalation de la poussière ou l’utilisation des ferrailles contaminées. L’impact de la radioactivité n’a jamais été évoqué.
Cet esclavage moderne, Mora Kpai le dénonce moins par la science que par le regard. Il scrute les conséquences sur les êtres dans leur entier plutôt que de plonger dans la démonstration. Cela suppose d’en prendre le temps, afin de capter l’intériorité et permettre de percevoir la douleur sans sentimentalisme déplacé. Cela suppose aussi d’adopter ce rythme à l’image, laquelle ne favorise jamais la compassion. Bien au contraire, c’est en respectant la dignité des êtres sans cristalliser leur environnement qu’Idrissou Mora Kpai fait de son film non seulement un édifiant document mais bien davantage encore, une vision subtile et sans concession de notre modernité.

///Article N° : 3700


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