Namur 2002 : un repli sur le Nord ?

17ème Festival International du Film Francophone de Namur - Belgique (27 septembre - 4 octobre 2002)
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Namur est un pèlerinage. Chaque année en début d’automne en terre wallonne, cette année avec un beau soleil, ce festival réunit avec d’impressionnants moyens (150 films, 200 invités, 150 accrédités professionnels et 200 journalistes) des cinéastes, acteurs, professionnels de toute la francophonie.
Jusqu’ici, l’Afrique y tenait un place plus que privilégiée, le festival jouant à plein un rôle de découverte et de promotion. L’ancienne directrice, Dany Martin, convaincue de la nécessité de donner au moins une fois l’an une visibilité aux films du Sud et persuadée de leur valeur, arguait des 52 % de représentation de l’Afrique en terme de population dans la francophonie pour proposer une programmation respectant cette proportion.
Limogée après quatre ans à la direction du festival (on lui reproche des fautes de gestion qu’elle reconnaît d’ailleurs volontiers, n’étant pas une gestionnaire), elle observe avec inquiétude « le grand repli du festival sur le Nord « . Faut-il lui donner raison ? La poupée servant d’affiche était bien blanche… Ce que n’ont pas manqué de remarquer nombre de mauvaises langues ! Avec cinq longs métrages sur onze en compétition officielle, trois sur neuf dans la section panorama, la programmation ne respecte effectivement plus les quotas précédents mais n’en est pas bien loin. Faiblesse de la production africaine, dit-on officiellement. Mais où sont les derniers films de Flora Gomes, Mama Keïta, Nadia El Fani, Cheick Doukouré, Abdellatif Ben Ammar, Hassane Kouyaté etc. qui viennent d’être présentés dans d’autres festivals ? Restriction des budgets pour inviter des cinéastes africains, entend-on encore. « Mais un cinéaste québecois coûte-t-il plus cher qu’un Africain ? » demande ironiquement Dany Martin.
Pourtant, ce n’est peut-être pas à un lâchage de l’Afrique que s’apparente le recentrage du festival, plutôt à une difficulté d’appréhender le domaine africain (ce qui se retrouva cette année dans une présence nettement plus faible de l’Afrique dans le quotidien du festival mais aussi dans les articles de presse) : voir les derniers films produits est difficile, cela suppose de prendre son bâton de pèlerin et d’aller dans des séances spéciales au fond des festivals, de fréquenter les réalisateurs… Un travail que Dany faisait avec passion. En parler quand on connaît mal le sujet est également périlleux, un exercice qu’évitent les journalistes locaux, sans compter un manque d’intérêt généralisé pour l’Afrique qui est plutôt de l’ordre de l’air du temps et demande justement une pédagogie, un accompagnement.
La perte est pour le public (qui n’a pas d’autres occasions de découvertes), mais elle est aussi pour la profession : Namur est justement l’occasion de voir des films invisibles et de leur offrir une chance de distribution en Belgique. La suppression du marché du film, possibilité pour les professionnels de visionner les cassettes de nombreux films sans devoir dépendre des horaires contraignants de la programmation, est à cet égard significative.
Que penser du choix de « Embrassez qui vous voudrez » de Michel Blanc pour la cérémonie d’ouverture, un film qui représente, malgré sa pléiade de grands acteurs, tout ce qu’on peut détester de grivoiserie franchouillarde ? Belle image de la francophonie… Il serait dommage que si recentrage il y a, ce soit au profit d’un cinéma de la superficialité mercantile, loin du rôle premier d’un festival.
Le film de clôture venait heureusement restaurer l’équilibre, avec « Le Fils« , le film beau et exigeant des frères Dardenne, auréolé à Cannes du prix d’interprétation à Olivier Gourmet.
La rétrospective de films québecois était aussi une ouverture gratifiante, accompagnée d’un hommage à l’actrice Carole Laure, dont l’honnêteté du film « Les Fils de Marie » – histoire d’une femme qui perd fils et mari dans un accident cherche à se retrouver d’autres fils par petite annonce qu’elle maternera plus qu’il ne faut – a touché le public.
Le colloque sur la circulation des films francophones a regroupé d’éminents professionnels (cf son compte-rendu détaillé) et débouchait sur une conclusion déjà évoquée ailleurs : « le principal problème de la francophonie, c’est la France » !
Les appels du pied au regroupement face à l’adversité lancés par les partenaires francophones de la France n’ont en effet rencontrés que beaucoup de réserves, malgré le concret des propositions énoncées.
Le Sud était loin d’être absent du palmarès. Le jury présidé par le chanteur et acteur québecois Robert Charlebois et comprenant notamment pour l’Afrique Dora Bouchoucha (Tunisie – productrice) et Moussa Sene Absa (Sénégal – réalisateur) a attribué le Bayard d’Or du Meilleur Film (d’une valeur de 5.000 euros), au poignant « Rachida » de Yamina Bachir Chouikh (Algérie), qui poursuit ainsi une brillante carrière après avoir été applaudi à « Un certain regard » à Cannes et primé à la Biennale des films arabes de Paris.
Le prix Spécial du Jury est allé à « Québec-Montréal » de Ricardo Trogi (Québec).
C’est « Poupées d’argile », le beau film de Nouri Bouzid (Tunisie) qui a reçu les deux prix d’interprétation : Bayard d’Or de la Meilleure Comédienne à Hend Sabri et Bayard d’Or du Meilleur Comédien à Ahmed Hafiane.
Pour le court métrage, le Bayard d’Or est allé à « Hit and Run » de Richard Jutras (Québec).
Le Bayard d’Or – Documentaire / Prix TV5, d’une valeur globale de 6.000 euros, est allé à « Si-Gueriki, la reine mère », d’Idrissou Mora Kpai (Bénin/France), vision toute en finesse d’un personnage féminin.
Le Prix Emile Cantillon (remis par les jeunes de 18 à 25 ans) a été attribué à « Heremakono » (En attendant le bonheur) de Abderrahmane Sissako (Mauritanie), déjà prix de la Critique internationale à Cannes et Grand prix de la biennale des films arabes de Paris, et le prix Ciné & FX à « Québec-Montréal » de Ricardo Trogi (Québec). Le Prix du Jury Junior, décerné par un jury composé de jeunes de 13 et 14 ans, est allé au très intéressant « Les Pygmées de Carlo », de Radu Mihaileanu (France / Roumanie), avec une Mention Spéciale à « Rachida » de Yamina Bachir Chouikh (Algérie).
Voilà qui restaurait la balance : Afrique et Québec ont raflé l’ensemble des prix attribués, belle démonstration de la vitalité des marges et de l’intérêt de permettre chaque année leur découverte en terre belge.

Lire les synopsis et critiques des films vus à Namur dans les liens (clignotant rouge) ainsi que le compte-rendu du colloque et de l’initiative Femmimages.
A noter les films de Moussa Touré et notre entretien sur les nouvelles tendances du cinéma en Afrique.
Découvertes :
– Les pygmées de Carlo, de Radui Milaiheanu, sur les clichés dans la relation Nord-Sud (cf entretien avec le réalisateur),
– Guerre dans images, de Mohamed Soudani, sur le statut des images face au drame algérien (cf entretien avec le réalisateur),
– Au nom du père, de Dieudonné Ngangura Mweze, sur le rapport aux valeurs d’origine,
– Poupées d’argile, de Nouri Bouzid, un chef d’œuvre (cf entretien avec le réalisateur).

PS : lire dans les fichiers liés (en cliquant sur l’élément clignotant en bas de page) les critiques des principaux films africains ou arabes présentés.///Article N° : 2648

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Les images de l'article
Le Cinéma Eldorado et la tente du festival © O. Barlet
L'hommage à Carole Laure © O. Barlet




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