My Land

De Nabil Ayouch

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J’ai été profondément ému par ce film. Il ne joue sur aucun pathos. Rien n’est lacrymogène mais tout sort des tripes, à commencer par la démarche même de Nabil Ayouch, lui-même né d’un père musulman marocain et d’une mère juive tunisienne. Omniprésent dans les discussions familiales, le conflit israélo-palestinien a marqué son éveil au monde et forgé sa conscience politique de cette grande injustice. Et il n’était pas question de mettre les pieds en Israël pour ne rien légitimer.
Et puis, un jour en 2003, il franchit cette frontière, suite à un contact avec des Israéliens différents du schéma qu’il en avait dans la tête : il put montrer ses films dans les territoires occupés, rencontrer qui il voulait et se confronter à des étudiants israéliens. My Land devenait possible, basé sur l’idée de filmer les témoignages de Palestiniens expulsés en 1948 lors de la partition du pays, époustouflants de douleur et de dignité, et de les donner à écouter à de jeunes Israéliens vivant sur les lieux mêmes où ont vécu ceux dont ils entendent la voix et voient l’image. Un film de mémoire en somme.
Pour les uns, le temps s’est arrêté. Pour les autres, il n’a jamais existé. Car ces jeunes Israéliens ne savent rien de ce passé, soit qu’ils aient évacué la question, soit qu’on leur ait sciemment caché.
Il n’est pourtant pas neutre de vivre sur des terres qui, 60 ans plus tôt appartenaient à d’autres qui auraient voulu y rester. Et qui de surcroît disent bien que Juifs et Arabes y vivaient en bonne entente. « Ce passé nous hante », dit une jeune Israélienne. Tous sont ouverts à écouter mais cela ne change rien à la donne : c’est là qu’ils vivent, qu’ils sont nés, qu’ils ont grandi, qu’ils veulent rester. Du côté palestinien, dans les camps du Liban, promiscuité, exiguïté, interdiction de travailler… mais pour les jeunes aussi, le temps a passé.
C’est très fort, parce que, loin des positions tranchées qui parfois percent dans les réactions, c’est tout simplement humain. En multipliant les rencontres, Ayouch explore la diversité de la société israélienne, et donc des vécus et réponses de chacun. Mais le constat général est terrible : quel que soit le degré de conscience, c’est la loi du plus fort qui s’applique. J’y suis, j’y reste. Le film se garde bien de juger ou de mépriser qui que ce soit. Et parce qu’il a cette ouverture, il laisse entrevoir une lueur d’espoir que la réalité semble systématiquement piétiner, tant le problème reste insoluble. Par le simple fait d’exister, ce film, parce qu’il n’est pas un discours partisan, parce qu’il laisse la parole à ceux qu’il filme et donc la donne au spectateur, est un geste artistique. Il est en soi un espace de dialogue, sur un terrain où ce dialogue est coupé depuis 60 ans. Il est une question, une piste, un simple geste, qui ne changera sans doute pas grand-chose sur le terrain mais qui s’ajoute à toutes les initiatives tendant vers le vivre ensemble. Seul l’art peut restaurer un dialogue là où les discours s’opposent. Et c’est parce qu’il veut y croire que ce film est émouvant.

///Article N° : 10593

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Nabil Ayouch




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