Carthage 2010 : mon journal de bord

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Flash personnel sur les JCC 2010 (23/31 octobre 2010) : le journal de bord de Samir Ardjoum, critique à El Watan et Africultures et membre cette année du jury documentaires internationaux et courts-métrages nationaux.

Pourquoi un journal de bord ?
« J’ai besoin d’images pour mieux enregistrer le réel« . Bel adage de la critique et réalisatrice Danièle Dubroux, que je me réapproprie sans prétention. Toujours cette idée de passeur qui tente inlassablement de découvrir, d’explorer et d’échanger le précieux film avec l’interlocuteur de passage, histoire de mieux retourner la situation. Devise que j’emporte avec moi ce samedi 23 octobre 2010 direction Tunis où se dérouleront les 23e journées cinématographiques de Carthage.
Changement de taille, je troque le costume étriqué de critique de cinéma pour celui, plus « in« , plus glamour, de membre du jury. Habituellement, et de par mes écrits, j’aspire à me libérer en remplissant ma feuille blanche de mots risqués. Quatre à six films par jour, des coups de colère, des litres de café, quelques dizaines de paquets de clope et des nocturnes devant son ordi à trouver la phrase qui enchantera mon rédacteur en chef. Critères complexes mais excitants et qui m’ont toujours mis dans un état second. Voir des films, en parler puis retranscrire ses émotions : c’est le plus beau métier du monde.
Donc, pour la première fois, je me rends à Tunis et ce en qualité de Juré pour la compétition documentaire International et courts-métrages nationaux. Interdiction donc pour moi d’écrire avant la fin, d’aller prolonger le débat avec un ami ou le cinéaste lui-même. Confidentialité oblige, je me dois de jouer le jeu tout en serrant les dents tant le supplice est conséquent. Je suis un homme de « paroles » et il m’est difficile de faire la sourde oreille, de balancer des instants muets, pire, je recherche la confrontation pour mieux façonner mon regard de spectateur.
En tant que Juré, je me dois d’adopter un comportement partial donc aucune critique de films dans ce carnet de bord, mais plutôt des anecdotes, quelques remarques ou des sensations prises à la volée. L’idée doit servir le cinéma, l’envie doit dépoussiérer les mots classiques et le tout sera auréolé – je l’espère – d’un désir inassouvi de faire partager une passion.
Samedi 23 octobre
Année 2010, il est 16h 30 et je viens d’arriver à l’aéroport. Attente de ma valise, petite poussée d’adrénaline, appel du chauffeur et me voilà arpentant l’avenue Bourguiba direction l’Hôtel Africa. Prise de contact, quelques minutes de repos, badgé et me voilà enfin devant le jury que je vais côtoyer durant près d’une dizaine de jours : Nadia Ben Rachid, monteuse passionnée (Yamina Benguigui, Roman Polanski, Abderrahmane Sissako…) ; Osvalde Lewat, réalisatrice entre autre d’Une Affaire de Nègres ; Nabil Ayouch, auteur marocain de plusieurs docus et longs dont Ali Zaoua, prince de la rue ou le récent Whatever Lola Wants et last but not least, la star égyptienne, Khaled Abu Nagal. Comédien, animateur TV, producteur, mannequin et réalisateur, ce bel hidalgo traîne derrière lui une aura quasi indescriptible, celle qui dessine les contours des stars. Car, comme il le dit si bien : « Toi, quand tu marches, tu baisses la tête car toujours dans ta réflexion…les gens ne te remarquent pas. Moi, je lève la tête, la réflexion et le sourire en avant et les gens me regardent sans cesse« . Belle définition de la communication.
21 h passées, la cérémonie d’ouverture se termine tandis que la projection du dernier film de Mahamat Saleh-Haroun débute dans une salle qui s’est aux trois-quarts vidée. Vu à Cannes où il reçut le prix du jury, Un homme qui crie continue d’étonner par sa force picturale associée à une douleur discrète. Outre tout ce que nous avons dit sur Africultures, je suis frappé par ce fil conducteur quasi christique dans l’œuvre d’Haroun : la filiation. Dans les jours qui viendront, je constaterais une récurrence de cette thématique
Dimanche 24 octobre
Matinée apaisante après une courte nuit où les conversations fusaient de partout. Petit-déjeuner avec Osvalde. D’emblée, nos échanges bifurquent vers la fonction du journaliste et plus précisément du critique de cinéma « Comment lire aujourd’hui un film ?« , « Comment en parler sans être prétentieux ?« , « Détiennent-ils la vérité ?« . Tant de questions que je me pose depuis que je fais ce métier. Le critique est un solitaire qui aspire à exister. Ses mots, ses envolées poétiques et parfois sa mauvaise humeur sont les clefs de voûte de son papier. Mais il ne détient aucunement la vérité et doit uniquement sa survie à sa passion pour le cinéma. Un critique est friand de plans, de symboles, de joutes verbales et de films à l’emportée. Parler de cinéma, le reste importe peu. C’est ce que j’attends de nos débats à venir avec le jury, dans l’espoir de me confronter à une réflexion plus déroutante que la mienne, et de tromper ainsi ma solitude.
Les couloirs de l’hôtel me font songer à ceux filmés par Godard dans Alphaville, sertis d’innombrables portes donnant sur des espaces sans fond. Je m’y perds, j’observe les badauds remplir progressivement le hall, des cinéastes, comédiens, techniciens, journalistes, tous venus échanger, présenter, animer et se disputer la phrase qui aura le plus de sens. Et la cinéphilie dans tout cela ? Omniprésente, vecteur conséquent d’un évènement créé dans les années 60 par Tahar Cheriaa, elle parcourt les images, leur donnant une radicalité formidable. Ici, on mange, on éructe, on vomit le cinéma quitte à veiller tard dans la nuit en errant dans les ruelles sombres de la capitale.
Trois films aujourd’hui sous un ciel pluvieux. Trois docus provenant du Sénégal, de l’Algérie et de la Tunisie. Nous sortons des projections, hagards, intrigués pour certains, clope aux lèvres et portables dans la main. Nous échangeons quelques mots furtifs, quelques grimaces ou sourires attendant avec impatience une belle intimité pour partager nos avis. On se croirait dans un film de Scorsese, où la musique des Crystals viendrait dynamiser nos pas, nous accompagnant dans les couloirs obscurs jusqu’à la salle de cinéma où nous attendrait un public impatient. Plus le pas est vif, plus l’adrénaline se dessine sous nos yeux. L’extase du jury…
Lundi 25 octobre
Comment filmer la complaisance ? Question qui me titille l’esprit durant le petit-déjeuner en relisant les synopsis des films à venir. Je suis particulièrement excité à l’idée de voir comment ces réalisateurs poseront cette interrogation primordiale. La complaisance est à la source d’un chantage affectif qui échappe aux intentions du cinéaste. Celui-ci, durant la phase d’écriture, cherche un propos solide et honnête. Bien souvent, par absence de recul, la sauce ne prends pas. Ce questionnement se retrouvera très logiquement dans les films vus aujourd’hui.
Mais en dehors des quelques moments de grâce des films de cette journée, deux éléments s’imposent, aussi importants si ce n’est plus que le cinéma : la carte de visite et le téléphone portable.
L’une tente de servir le cinéma en insistant sur un potentiel réseau, une envie de se fondre dans la foule des « noms » à ne pas esquiver, tandis que l’autre dessert les projections des films. Ne sommes-nous pas là surtout pour voir des films ? Le reste importe peu…non ? Comme me disait un festivalier : « cela va durer trois jours. Durant ce laps de temps, des centaines de cartes seront distribuées, échangées, jetées à la poubelle. Puis, ce sera fini de tout cela, de cette courtoisie malsaine car les clans se formeront et il ne restera plus rien excepté voir des films. Ce sera dur ! (rires) ». Même situation pour ce petit appareil qui envahit des projections où le cinéma ne se fait plus dans l’écran mais au niveau des sièges. On regarde ses messages, on décroche lorsque retentit la petite sonnerie, on se lève histoire de ne pas gêner alors que c’est tout le contraire qui se passe. Est-il impossible de couper la communication avec l’extérieur le temps d’un film ? Pour ne plus vibrer qu’avec l’écran ? Triste constat !
La soirée tombe sur la ville animée. Je retrouve un collègue. Nous parlons de tout et de rien puis revenons sur la cinéphilie. Il me raconte une anecdote croustillante : « Quand j’étais enfant, j’allais toujours au cinéma. J’ai commencé par voir de nombreux péplums, puis des westerns et progressivement avec l’âge, j’ai fréquenté les ciné-clubs. Je me souviens d’un film qui s’intitulait, je crois, « Les Amours d’Hercule ». Je m’étais retrouvé devant l’affiche du film qui m’intriguait. Il était 14 h 40. Je devais être à l’école pour 15 h. Après avoir regardé dans tous les sens cette affiche, je me dirige vers mon école et je constate qu’il est 16 h. J’avais passé près d’une heure devant cette affiche ! Quand l’instituteur me voit, il me demande de retourner chez moi et de revenir le lendemain avec mon père. J’étais terrorisé à car je savais pertinemment que la correction serait à la hauteur de ma peur. De 16 h 30 à 19 h 30, j’ai attendu mon père, assis dans la cour face à la porte d’entrée. Quand il est arrivé, il fut très vite rejoint par ma mère. Je n’ai jamais su ce qu’elle lui avait dit mais je ne fus jamais sanctionné. Je crois que le cinéma pour moi, c’est l’attente d’une punition qui n’arrivera jamais. »
Tous les cinéphiles ont leur anecdote personnelle pour expliquer leur passion. Je sais exactement pour quelle raison je suis devenu cinéphile et ce que j’attends des films. Je sais, mais il est encore trop tôt pour en parler…
Mardi 26 octobre
Triste nouvelle. On me dit qu’Aziz Boukerouni serait mort. Cinéphile, l’un des administrateurs de la cinémathèque d’Alger, je l’avais remarqué pour la première fois dans Inland de Tarik Teguia. Je ne le connaissais pas intimement mais la dernière fois que je le vis, je lui dis : « Vous resterez pour moi comme celui qui demande un verre d’eau à sa secrétaire dans Inland et qui ne l’obtiendra jamais« . Il m’avait répondu avec beaucoup de complicité : « Tu vois, c’est comme dans ce pays…On demande jusqu’à épuisement« . Adieu Aziz !
J’ai du mal avec le devoir de confidentialité. Interdit d’émettre un jugement, de faire comprendre quoi que ce soit, de sortir d’une projection avec le sourire ou en boudant. Moi qui suis de nature très communicante, surtout quand il s’agit de cinéma ! Alors, j’essaie d’écouter et je me retiens, bonne leçon ! Et voilà qu’un cinéaste avec qui j’étais entré en contact avant de venir me salue et me dit : « Ecoute, dorénavant, quand nous nous verrons, essayons de nous saluer d’un clin d’œil mais évitons-nous, je ne veux pas avoir des soucis« . Je rêve !
Très vite, la thématique du ciné-fils du critique Serge Daney s’impose à moi. Cette façon d’avaler la figure paternelle pour mieux faire ressortir l’envie d’exister ne serait-il pas l’un des plus beaux objectifs du cinéma ? Je retrouve cela dans Guerres secrètes du FLN en France de Malick Bensmaïl, où le père serait plus de l’ordre d’un pays qui se façonne dans le bruit et la fureur de violents soubresauts – un pays qui ne cesse d’intriguer un cinéaste qui en a fait son chemin de traverse. Puis dans Les Larmes de l’immigration du Sénégalais Alassane Diago où le réalisateur lui-même interroge le cinéma pour comprendre l’absence de son père, obligé de partir travailler à l’étranger et dont il n’eut plus de nouvelles depuis une vingtaine d’années : questionner l’identité à travers la caméra et tenter de s’affirmer dans une nouvelle carte géographique en réglant ses comptes à un imaginaire furtif.
Et voilà que le cinéma devient une affaire de familles où l’enfant doit se réconcilier avec un père absent (et ce sous toutes les formes). Des Contrebandiers de Moonfleet de Fritz Lang aux films de Jacques Audiard, le passage du témoin est primordial et lorsque le père s’efface, le fils ne peut que profiter de l’aubaine divine et aspirer à vivre enfin sa vie. Dans Un homme qui crie, c’est la même chose mais à l’envers. Ici, Adam (le père) « tue » celui qui lui faisait de l’ombre (Abdel, le fils), et c’est toute une mythologie inversée qui prend corps dans ce film aussi silencieux qu’effrayant. Il me faisait penser à ce tableau de Goya, où Saturne dévorait ses enfants, et je constatais avec effroi que l’héritage ne s’impose plus dans une société où la précarité humaine est affolante.
Mercredi 27 octobre / jeudi 28 octobre
Notre président du jury doit s’absenter quatre jours pour aller dans un autre festival. L’orphelin que je suis serre les coudes, fronce les sourcils et accepte cette situation sans rechigner en espérant que le jour des délibérations sera uniquement consacré à l’échange cinématographique. Comme le chantait Mick Jagger: « I can get no satisfaction… but I try… »
Ce midi, l’un des membres du jury, Osvalde, me raconte Au-delà de la peine, le portrait qu’elle avait réalisé d’un prisonnier condamné à quatre ans de prison et laissé dans les geôles camerounaises pendant 33 ans. Il en était sorti grâce aux efforts de la réalisatrice. Le hic, c’est que durant l’étape du montage, elle s’était aperçue n’avoir pas filmé ses doutes, ses recherches et surtout toute l’aventure judiciaire qui mena à sa libération. On ne voyait que quelques bribes mais pas cette intensité d’où pouvait naître la beauté. Elle l’avait regretté et s’était posée tout plein de questions autour de l’implication du cinéaste dans ce genre d’entreprise. Elle refusait de sombrer dans l’indécence, mais en parallèle, elle se devait de présenter sous toutes ses formes cet illogisme, elle devait démanteler les rouages de cet imbroglio judiciaire sans sombrer dans le pathos. Elle devait mais ne l’a pas fait, peut-être par manque de confiance en elle pour un premier film. Voilà qui nous en dit beaucoup sur la question de capter la vie sans concéder aux complaisances habituelles.
Le festival propose une rétrospective des films du réalisateur libanais, Ghassan Sahlab. Frustré, je constate que ce n’est pas pour moi tant mon agenda est chargé. Et voilà que je me trouve seul avec lui dans un ascenseur ! Etablir un contact me démange mais que lui dire, sans avoir vu ses films ? Entre nous, une frontière que je ne peux dépasser faute d’avoir la culture qui me permettrait d’échanger avec lui. Je me tais : pas de cinéma, pas de parole !
Incroyable, en fin de journée, j’apprends qu’Aziz n’est pas mort ! Il a effectivement eu une attaque mais en a survécu. Je revois encore l’un de mes amis me dire : « Incroyable, celui qui nous annonce sa mort n’a même pas vérifié ses sources car lui-même l’avait appris de la bouche d’un pote. Et en plus, il est journaliste ! Tu vois le problème ! » Oui, je vois…
Vendredi 29 octobre
Encore deux jours avant la date fatidique où nous décernerons les prix du meilleur documentaire et du court-métrage national. J’avoue déjà avoir ma petite idée surtout qu’elle me poursuit inlassablement. Au détour d’une ruelle, dans la salle de cinéma, devant un café, elle est tenace et me rend parfois amer.
Fin d’après-midi, j’apprends que les délibérations s’effectueront samedi à 14 h sans la présence du président qui devrait rentrer dimanche midi. Situation saugrenue mais soyons disciplinés…
Minuit, je me permets de revoir pour la énième fois le fameux film de Mathieu Amalric, Tournée. Présenté dans la catégorie Cinémas du monde, le film du comédien-réalisateur, reste toujours autant brillant. Les festivaliers ont pu (re)découvrir certains films (mé)connus provenant d’Europe ou d’Asie, tels que Des hommes et des dieux, Poetry, Film Socialisme…et cette occasion de voir les soubresauts du sieur Amalric entouré de ces donzelles survitaminées est toujours un plaisir.
A mes yeux, ce film a beaucoup de valeur, ne serait-ce que pour un retour dans ma propre maison cinéma, celle de mon initiation. Quand j’étudiais le cinéma à la Fac, j’avais la vingtaine et une tête pleine d’images des films de Ford, Hawks, Monicelli, Powell, Truff/God (je m’amusais à écorcher les noms de ceux qui me donneront l’envie d’écrire sur le cinéma), mais je ne m’identifiais à aucun cinéaste de ma génération. J’utilisais l’histoire du cinéma pour mieux définir mes intentions. Avec l’arrivée de cinéastes tels que Desplechin, Lvovsky, Barbosa, Ferran, les frères Podalydès et d’autres, j’installais un nouveau rapport au cinéma, celui de ma propre contemporanéité dans une société en mouvement. Ces gens me parlaient avec une langue que je connaissais, avec des questionnements qui m’accompagnaient, ils faisaient corps avec moi et je ne pouvais me laisser caresser dans le sens du poil. Pour la première fois, je pouvais clamer à mes aînés : « Vous avez eu Eustache, Pialat, Carax ou bien Jacquot et Assayas, moi, j’ai La Sentinelle, Petits arrangements avec les morts, J’ai horreur de l’amour, Nord de Xavier Beauvois…j’ai ma propre famille« .
En cela, Amalric est un cousin lointain qui fume comme un pompier. Il a ce regard absent et effrayant à la fois, et peine parfois à dire « fuck » à des gens qui ne le méritent pas forcément. Amalric, donc, qui n’avait pas réalisé depuis 2003, revient dans ma famille et je ne pouvais qu’être ravi. Quand on me demande ce que j’ai pensé de Tournée, je répète souvent sans me soucier de la naïveté de mes propos : « il est revenu à la maison ! »
Samedi 30 octobre
Journée décisive, journée de la réconciliation pour certains et journée de déception pour d’autres. Les délibérations débutent avec une envie capitale de marquer d’un choix cinématographique l a longue histoire des JCC. Pour moi, trois films devaient repartir avec un prix. Trois véritables et radicales propositions de cinéma se devaient d’être saluées. J’avais passé la nuit dernière à visionner lesdits films pour être certain de ma décision. J’étais rassuré. J’avais griffonné quelques notes, prêt à rebondir à la moindre injustice qu’auraient pu proférer des collègues aveugles ou sourds ! Je fus presque frustré de constater que la majorité caressait la même idée que moi : celle d’un cinéma exigeant, complexe et dénué de scrupules. Me voilà ravi. Délibérations claires, concises et auréolées d’un esprit joyeux. Nous avions gagné et j’attendais le lendemain soir avec impatience, songeant à ces visages radieux.
Après une demi-journée d’échanges, je me décide à voir quelques courts-métrages tunisiens du panorama. J’ai besoin d’images pour forger mon propre réel. Ce sera Mehdi Hmili qui répondra à mes attentes.
Le film commence, et d’emblée, je découvre une histoire simple et banale autour d’un couple qui se déchire, se rabiboche et s’aime trop à en mourir. Et puis, ce troisième personnage qui (re)vient, qui force le destin et qui finalement, meurt d’avoir trop créé. Un triangle amoureux qui se consume sur un noir et blanc granuleux et qui me donne des frissons.
Il n’y a qu’un point final dans ce très beau titre, qu’une mélodie jazzy qui vient percer mes tympans vierges, ce Dernier minuit. me transcende littéralement. Un point puis plus rien. Le néant ? Le doute ? Ou bien quelque chose de divin, de poétique qui me fait songer à Philippe Garrel pour la clochardisation de l’âme esseulée et Murnau pour les sentiments de désolation. Un film qui me fait peur, me rends paranoïaque, me fait souffrir. Je suffoque durant la projection, je vérifie si mes collèges-spectateurs ne ressentent pas cette même souffrance. Je ne sais plus où aller car l’image devient vie et me fait savoir qu’elle naît de doutes.
Cette histoire est coécrite à deux mains, mais avec le même cœur (Moufida Fedhila et Mehdi Hmili). Cette scénarisation de la tristesse magnifiée par un montage nerveux et par une musique toute en retenue qui séduit le chaos, nous est emportée par un poète qui ne croit plus aux mots, qui retient ses images pour mieux contenir sa colère. C’est un beau film, une belle syncope, quelque chose de fuyant et qui m’éparpille. Un film qui donne envie de dire « je t’aime« , tout simplement !
Dimanche 31 octobre
Matinée calme. Aucune projection. Juste un déjeuner avec l’ensemble du jury histoire de se retrouver tous ensemble, Nabil étant revenu. La journée file rapidement, je suis fatigué. Je relis mes notes, des bouts de phrases éparpillées et qui me servent de repères. Quelques films continuent de me hanter. Les Larmes de l’émigration du jeune Alassane Diago qui convoque le cinéma pour cerner ses doutes familiales. Lieux saints de Jean-Marie Teno qui questionne l’utilité du cinéma et le redéfinit comme étant un acte de résistance avec le retour à la valorisation de la salle de projection. Le très beau Zahra du palestinien Mohamed Bakri et surtout Fix Me de Raed Andoni qui m’a réconcilié avec le documenteur. Car nous sommes bel et bien face à un essai qui joue avec la fiction sans pour autant quitter les rouages du documentaire. Andoni est un véritable artiste qui travaille ses doutes, peaufine sa mauvaise humeur et surtout saupoudre son humour acerbe en fixant continuellement la beauté de ses plans. Rilke l’écrivait : « La plus belle des beautés naît entre deux choses« . Désir de créer + envie de ne pas enfermer le discours politique = intensité cinématographique. Mon favori…
Le soir tombe tandis que le hall de l’Africa se remplit progressivement des mêmes badauds, impatients d’assister à la Cérémonie de clôture. Je m’éloigne de ce cortège, seul dans un coin, observant ce beau monde. Impossible de faire le vide tant la fatigue m’assaille. Incompatibilité d’humeur caractérisée par quelques absences. Je plane et je reste persuadé que l’excitation m’aide à tenir. Je vois quelques réalisateurs avec lesquels j’aimerais échanger quelques mots, mais je reste assis, attendant qu’on vienne me chercher. Je suis crevé !
On m’appelle, il faut monter dans la limousine. Comme si j’avais l’habitude de ce genre de locomotion pour aller voir un film ! Il est vrai aussi que je suis un peu perdu dans ce microcosme particulier (endosser un costume pour aller au cinéma), mais je joue le jeu sans rechigner. Pour sortir de la limousine, c’est la marche du crabe ! Tout le public du théâtre a dû me voir sur le grand écran où sont projetées les images des arrivées. Et c’est un ami qui m’achève par une belle analyse : « Pour te prendre la tête sur les films, tu t’en sors, mais pour sortir d’une voiture, il n’y a plus personne » !
La soirée se termine après trois heures de cérémonie. Raed Andoni avait fait une grimace en entendant son nom pour le Tanit du meilleur documentaire, ironie du sort ou tic obsessionnel ? J’entends les réactions suivant l’annonce des lauréats de la compétition longs métrages. Beaucoup s’étonnent de l’absence au palmarès du beau film sud-africain Shirley Adams. Pris par le jury, je n’avais pratiquement rien vu de cette compétition, excepté La Mosquée (très beau film de Daoud Aoulad-Syad) et surtout le film d’Abdelkrim Bahloul, Voyage à Alger.
Bahloul. Un nom qui résonne dans ma tête depuis que je suis enfant. J’avais vu son premier film, Le Thé à la menthe, quand je n’étais encore qu’un gosse perturbé. Je découvrais des visages qui m’étaient déjà familiers pour les avoir vu dans ma propre famille. Bahloul, toujours lui et ce après quelques films dont le méconnu et très beau Sœur Hamlet et le fameux Soleil assassiné. Bahloul, devant moi, ce critique de cinéma qui n’a pas apprécié Voyage à Alger et qui aimerait en parler avec lui. Je comprends très vite qu’il n’a pas envie de discuter de son film, qu’il a sans doute saisi ce que j’en pensais (comment a-t-il fait ?), qu’il souhaiterait passer à autre chose. Têtu et caractériel, je me lance dans la bagarre : « Imagine qu’un jeune journaliste vient te voir, il a vu tous tes films, et aimerait parler de ta dernière création qu’il n’a pas appréciée… que lui dirais-tu ? ». Abdelkrim me fixe, esquisse un léger sourire et me réponds : « Je lui dirais de ne pas trop insister« .
Alors je me tais… ne pas détruire, ne pas critiquer pour jouir, mais plutôt se rapprocher de celui qui prend des risques. Effleurer sa personnalité, son intimité et installer un rapport de confiance. Pourquoi ce plan ? Pourquoi cette histoire ? Pourquoi ce plan-séquence ? Pourquoi ce comédien ? Pourquoi convoquer les cris pour faire passer ce message ? Et pourquoi pas la critique de cinéma pour relier celui qui reçoit à celui qui lance… ?
Il est trois heures du matin… je suis dans ma chambre. Je note quelques noms, quelques visages qui agrandissent ma famille, celle qui me fait dire que je ne suis pas seul : Shiraz Fradi, Mehdi Hmili, Walid Tayaa, Walid Mattar, Raed Andoni, Alassane Diago, Homeida Behi, Leyla Bouzid. Leurs propositions de cinéma sont de belles envolées lyriques qui recherchent une émotion par le biais d’un plan et non d’une belle image.
Je relis mes notes et je déplore le défaut d’analyse. Je le pressentais, tant je suis dominé par ce désir invisible de ne parler que de mon rapport intime au cinéma. Voici donc le journal de bord d’un juré qui cherche la raison de « toujours vouloir se déplacer en baissant la tête » et qui finalement n’a qu’une envie de « voir encore plus de films pour mieux comprendre le réel« .

///Article N° : 9832

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Les images de l'article
The Last Song (Homeida Behi)
Vivre (Walid Tayaa)
Ecran géant du théâtre © Samir Ardjoum
Osvalde Lewat © Samir Ardjoum
Album (Shiraz Fradi)
Nabil Ayouch © Samir Ardjoum
Fix Me (Raed Andoni)
Khaled Abo Nagal , Amel Bouzid (coordinatrice du jury), Nadia Ben Rachid et Samir Ardjoum © Manel El Mabrouk
Le Dernier Minuit




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