Du fond des Lieux Saints

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Lieux Saints de Jean-Marie Teno est un documentaire sur un ciné-club dans un quartier dit « populaire » d’une grande ville africaine, c’est-à-dire un quartier à la fois très pauvre et très représentatif de la vie des populations urbaines d’Afrique subsaharienne (1). Nous sommes plus précisément à Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso mais aussi, par le biais du célèbre Fespaco, des « cinémas africains ». Tout en faisant référence à ces derniers – deux citations concluent le film, l’une de Sembène Ousmane, l’autre de Djibril Diop-Mambety -, le réalisateur camerounais va s’engager, pour 70 minutes, dans une double exploration : l’une en direction de la réalité de la « consommation des images en Afrique » ; l’autre en direction de la réalité du « cinéma africain ». Les films africains sur le sujet sont trop rares pour ne pas être mentionnés : à travers la vie d’un quartier populaire de Ouagadougou et de son « ciné-club », Jean-Marie Teno s’interroge sur les cinémas africains et sur lui-même.

L’un des intérêts de ce film, c’est la liberté à travers laquelle Teno va à la rencontre des personnes et des lieux. Ce n’est pas le regard d’un amateur ou d’un touriste désinvolte : un réel savoir-faire transparaît, notamment dans l’articulation entre le montage-image et le montage-son. Et ce terrain n’est pas abordé de manière frontale, comme aurait pu le faire une équipe de télévision ou le scénario d’une fiction ; ces Lieux Saints sont dévoilés à travers les circonvolutions, les allers-retours, les tâtonnements, et, finalement, les questions que Teno pose aux habitants du quartier, lesquels auraient, semble-t-il, leur propre définition du « cinéma ». Deux figures émergent de cet environnement : Bouba, le responsable du ciné-club qui explique comment il a toujours été attiré par le « cinéma » et qui montre des films aux formats DVD sur un écran de télévision ; Jules César, le musicien et l’artisan, qui annonce les films avec son djembé et qui considère le cinéma comme le « petit frère » de son propre instrument.
Si les propos de certains protagonistes sortent parfois du cadre des « images » et du « cinéma », un troisième personnage, Abbo, va achever d’amener le film de Teno dans ce hors-cadre d’où affleurent des pistes qui mériteraient des développements quasi-psychanalytiques. Abbo est une autre figure incontournable du quartier ; il se présente comme un « écrivain public ». Il parle d’une vie passée, alors qu’il travaillait comme technicien supérieur ; ce qu’il fait aujourd’hui correspondrait à sa véritable vocation de « littéraire ». La pression sociale et familiale a eu raison de ses désirs profonds ; il exprime, de façon voilée, sa souffrance à un cinéaste qui se prend de sympathie pour lui. Après le « cinéma-miniature » de Bouba qui regarderait vers le futur (en rêvant à l’écran plasma géant d’un magasin en ville), le « cinéma-virtuel » de Jules César qui ferait un lien avec le passé et la tradition des griots, les phrases obscures qu’Abbo écrit sur les murs du quartier renverraient métaphoriquement à un « cinéma-folie » auquel on n’ose faire référence quand on parle de « cinéma africain » depuis cinquante ans.
Pour son enquête, Teno questionne également de jeunes coquettes dans un bar. L’une d’entre elles lui répond clairement qu’elle préfère fréquenter la grande salle, le week-end, hors du quartier. C’est surtout Jules César, avec son djembé et ses annonces, qui fait le lien entre le ciné-club et cet environnement ; Bouba, de son côté, est souvent occupé par la recherche de nouveaux DVD à un prix abordable. Entre un film de Jackie Chan et une copie piratée de Yaaba d’Idrissa Ouedraogo, l’essentiel de sa programmation se compose de films d’actions qu’il doit souvent remplacer au dernier moment en raison de la mauvaise qualité des supports. Bouba parle de « cinéphiles » et de l’intérêt des spectateurs de son ciné-club pour les films africains – en exagérant probablement cet intérêt et en ne cachant pas sa joie de mettre la main sur un film hollywoodien récent. Il n’a pas les moyens de s’offrir des DVD neufs à près de 20 € : cela correspondrait quasiment au budget mensuel de son ciné-club. Les bénéfices de celui-ci lui permettent tout juste de payer son loyer ; et il s’appuie souvent sur la solidarité du quartier pour vivre et se nourrir. Tout en correspondant à ce qui est économiquement possible de mettre en place à cet endroit, le ciné-club a un rôle social, celui de divertir ; il n’est pas une source d’enrichissement pour son propriétaire mais de dépense symbolique pour une communauté. D’autre part, Bouba transforme régulièrement son espace en lieu de prières pour des travailleurs musulmans du quartier ne pouvant se rendre à la mosquée cinq fois par jour.
Interpellé en tant que cinéaste africain par cette question du piratage, Teno est allé recueillir le témoignage d’Idrissa Ouedraogo dans son bureau du quartier des affaires de Ouagadougou. Ce dernier est parfaitement informé du problème et des pratiques des vidéoclubs – il est allé rendre une visite surprise à celui de Bouba, nous dit-on, et aurait été reçu de manière très joyeuse. (Malheureusement, cette rencontre n’a pas été insérée dans le film de Teno, ce qui contribue à séparer « milieu populaire » et « milieu des cinémas africains ».) L’intervention de Ouedraogo n’en demeure pas moins très pertinente, rappelant la nécessité de « réfléchir à ce qui est accessible à nos populations en terme de pouvoir d’achat », ajoutant que « c’est aussi au cinéaste africain de se demander pourquoi et pour qui il fait des films », et allant enfin jusqu’à imaginer la possibilité de soutenir certaines initiatives des vidéoclubs. Tout en confirmant que les cinémas africains ne pourront exister qu’en s’appuyant sur un « marché local », ces paroles d’Idrissa Ouedraogo ne peuvent, par elles-mêmes, suffire à nous convaincre que des actions concrètes s’en suivront.
Lieux Saints ne donne pas à voir la façon dont les séances d’un ciné-club se déroulent réellement ; il est seulement question des DVD qui ont pu être obtenus, de la « programmation » qui sera faite en fonction de l’intérêt des spectateurs ou du genre des films. C’est que ce documentaire se situe davantage sur un niveau « autoréflexif » – « comment moi, cinéaste africain, je me détermine par rapport à cette réalité des images en Afrique ? » – et sur un niveau « mondain » – avec l’intervention d’Idrissa Ouedraogo et les citations du générique de fin. Entre ces deux niveaux, une sorte d’écart apparaît que Teno – mais cela ne doit surprendre – ne parvient pas à combler. Un critique a pu parler, par ailleurs, de la « schizophrénie d’un lieu » servant à la fois à visionner des blockbusters américains et à prier Allah (3), et déplorer que le réalisateur n’ait pas cherché à explorer cet aspect… Mais peut-être devrait-on, pour éviter un jugement qui omettrait de rendre compte de la liberté et de la « poésie » du film de Teno, considérer avant tout un témoignage personnel sur un problème qui dure : l’inexistence des films africains dans les réseaux locaux de « consommation des images » et, partant, d’une « économie » des cinémas africains qui s’appuierait sur ces marchés locaux (4).

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1. J’ai vu ce film à Paris le 10 mai 2011, lors d’une projection en salle suivie d’une discussion avec Jean-Marie Teno. Lieux Saints avait été montré au Fespaco de 2009 et a été largement diffusé dans des réseaux universitaires nord-américains, depuis lors, sous le titre de Sacred Places.
2. Il s’agit, plus exactement, du quartier de Saint-Léon, au centre de la capitale burkinabè, entre la Cathédrale et la Grande Mosquée.
3. Isabelle Regnier, « Lieux Saints : pèlerinage au pays d’après le cinéma », Le Monde, 3 mai 2011.
4. Cf. un dossier sur le sujet dans Afrique contemporaine, no. 238, à paraître courant 2011.
///Article N° : 10260

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Lieux Saints - Affiche




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