« Il faut avoir le courage de regarder d’où on est parti. Et c’est urgent. « 

Entretien d'Olivier Barlet avec Jean-Marie Teno à propos du Malentendu colonial et de la révolte des banlieues

Apt, novembre 2005
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Le Malentendu colonial apparaît avec la révolte des banlieues d’une actualité énorme : la réaction des médias, le déficit incroyable de pensée des influences actuelles du fait colonial, le peu de films sur ces questions, etc. On sent à quel point ce film est véritablement nécessaire aujourd’hui.
Oui, c’est le commentaire que j’entends partout où je présente le film. Lorsque j’en recherchais le financement ici en France, on me disait : « ah ! Mais non, ça ne nous concerne pas, c’est une histoire allemande ! ». Et les gens me disent aujourd’hui : « Ce serait bien de faire un film comme ça sur la France ». On a cultivé en France une forme d’amnésie, une façon de ne pas vouloir regarder en face le passé. Et nous voilà complètement rattrapés, avec des livres comme La Fracture coloniale, avec des dossiers sur la colonisation et surtout avec tous ces jeunes qui ont fait tout ce qui leur était demandé : Ils sont français, ils ont fait des études et se retrouvent discriminés de manière totalement scandaleuse sur le marché du travail, dans leur quête pour se loger, ils sont constamment harcelés par une police qui prend plaisir à les humilier au quotidien…
Pourquoi, à votre avis ?
Parce que la France n’a pas fait son travail de décolonisation. On n’a jamais remis en question la pensée raciste qui avait cours avant les années 60. Elle a continué à se diffuser dans la société et même dans les institutions, ce qui conduit aujourd’hui à un racisme institutionnel, qui crée des tensions énormes. Tous ces jeunes qui ne sont pas des délinquants, qui font des études, qui ont des diplômes, ne trouvent pas de travail et reviennent dans la cité. Les parents sont désespérés, et les autres jeunes qui n’ont pas fait d’études s’en sortent parfois beaucoup mieux grâce à de petits trafics ou des petits boulots ! Le fameux modèle républicain français est-il encore d’actualité aujourd’hui ? La question n’est pas posée. Tant qu’elle ne le sera pas, je crois que les violences vont peut-être s’arrêter, mais à la moindre étincelle, elles vont repartir.
Cet aspect de la République qui a fait la colonisation apparaît assez peu dans votre film.
Oui, la question était : comment parler de l’Histoire coloniale en France, dans un pays où les gens me disent constamment : « Mais non, le colonialisme, c’est terminé, il faut regarder vers l’avant. » Quand on parle de discrimination, on me dit : « Mais non, ça arrive aussi aux autres, je connais quelqu’un qui a un diplôme et qui n’a pas d’emploi non plus. Il ne faut pas exagérer, vous avez tendance à voir seulement le mauvais côté des choses. » Si j’en arrive au modèle républicain, c’est comme une conséquence du refus de la société de se remettre en question. Quand on dit que tous les citoyens dans la République sont censés être égaux, mais qu’en même temps physiquement on peut faire des différences, et que ces différences raciales sont connotées de tout un passé qui n’a pas été remis en question, on ne peut pas raisonnablement dire aux gens : « Ecoutez, restez là et subissez, soyez constamment exclus de tout. Et restez dans vos quartiers. » La résignation que les missionnaires nous ont apprise quand on était enfant est-t-elle de mise ici en France aujourd’hui ?
Les enfants d’émigrés sont effectivement nés ici et ont la même éducation.
Oui. Comment est-il possible qu’on continue de les discriminer avec autant d’impunité ? On met en place des comités pour lutter contre les discriminations. Il y a un numéro d’appel téléphonique. Mais ce n’est pas suffisamment incitateur, ce n’est pas un message suffisamment fort pour que les jeunes aient le sentiment d’être pris en compte. Les réflexes et les attitudes de la police, des douanes, de toute l’administration, continuent de jeter un regard biaisé et d’humilier les Africains et sur les Français d’origine africaine. Un regard et une attitude qui rappellent l’époque coloniale. C’est un discours persistant : quand on est noir, on est confronté à tout un tas de préjugés associés aux origines, à l’Afrique. Sans compter les médias, puisqu’on est constamment dans l’ère de l’aide humanitaire. Tant que les Africains sont miséreux, les Français d’origine africaine devraient vivre dans des taudis. Il y a une corrélation directe entre l’histoire coloniale, la situation de l’Afrique et le regard qu’on porte sur les Français d’origine africaine.
Le film fait référence à l’expression « camps de concentration » inventée par les Allemands lors du génocide des Hereros en 1904-1907. On perçoit l’apprentissage et l’expérimentation opérés dans les colonies du paroxysme de la violence atteint en Europe dans les guerres mondiales. Pourtant, cela semble ignoré, comme un sujet nouveau.
Depuis cinq siècles, on a complètement déshumanisé l’Africain, pour justifier la traite négrière et la colonisation. Ensuite l’Europe a organisé l’oubli, l’amnésie. L’Histoire de l’Afrique ne faisait pas partie de l’Histoire de l’humanité, sauf une Afrique antique. Le but du film est de ramener l’Histoire de l’Afrique au cœur de l’Histoire de l’Europe et de l’humanité, montrer quelles sont les relations entre l’Europe et l’Afrique. Et montrer qu’en déshumanisant les Africains, l’Européen s’est aussi déshumanisé lui-même. Il y a une continuité historique qu’on ne peut pas nier : en continuant de ne pas reconnaître les crimes du passé, on arrive à une forme de révisionnisme aujourd’hui. On continue avec la même mentalité, avec la loi du 23 février 2005 qui dit qu’il faudrait maintenant enseigner les effets positifs de la présence française en Afrique. C’est une façon de revenir au discours colonial et de le légitimer.
On trouve souvent de vieux coloniaux qui insistent dans les débats sur les aspects positifs de la colonisation.
Oui, on me reproche de ne pas les avoir montrés. Mais une des raisons pour lesquelles j’ai fait ce film, c’est de constater par exemple dans le conflit israélo-palestinien que le fait d’occulter ainsi l’histoire de l’Afrique permet de réutiliser ailleurs des termes comme « colonisation » sans aucune retenue. Pourtant, coloniser est un des crimes les plus grave que l’on puisse imaginer : quelqu’un arrive chez vous, il occupe votre territoire, à la fois physique et mental. C’est un peu comme si on ne faisait pas la relation avec la réalité de la colonisation, comme si c’était un terme neutre, « colon » ! En Europe, en France, il y a encore des magasins qui continuent de s’appeler « la maison coloniale ». C’est une forme de romantisme ! C’est grave ! Le Malentendu colonial veut contribuer à la décolonisation des Européens. Parce que quand on colonise, on commence par se coloniser soi-même : c’est nécessaire pour admettre de pouvoir aller comme ça s’imposer et imposer aux autres. Si on regarde l’Histoire de France, n’y a-t-il pas eu colonisation des régions par le pouvoir central ? Mais aujourd’hui, les jeunes Français n’acceptent plus que le traitement colonial soit appliqué à leur territoire. J’ai le sentiment que le traitement des banlieues rappelle le traitement colonial : chaque fois qu’ils lèvent la tête, il faut leur taper dessus ! Cela donne des gens à part, un peu exclus de tout. L’exclusion se fait sans qu’on ait plus besoin de le dire : des mécanismes se sont mis en place, qui fonctionnent tout seuls. Ces jeunes ne veulent plus accepter tout ça. Ni à droite ni à gauche on n’a compris l’ampleur des problèmes !
Cette colonisation des esprits qui atteint aussi le colonisateur se voit très fortement dans le film avec ces missionnaires porteurs d’un message humaniste qui se font les instruments de la déshumanisation.
Absolument, c’est exactement pourquoi cette situation était vraiment fascinante. Ces gens partent avec l’envie d’apporter le bien, le bonheur, avec la parole de Dieu. Et au bout du compte, ils contribuent au pire des malheurs en apportant la soumission et l’oppression. La mission de Rhénanie, qui fait son autocritique dans le film, se dit qu’en Allemagne, en tant que société de mission, ils peuvent essayer de faire le travail inverse, celui d’informer les Allemands des méfaits qu’ils ont pu faire ailleurs, pour engendrer une meilleure compréhension. Je me dis que dans une situation aussi bloquée qu’aujourd’hui, les missionnaires ont cette responsabilité. La mission de Rhénanie a ainsi été un des principaux groupes de pression en Allemagne pour la lutte contre l’apartheid. Et ils incitent aussi les autres missions à reconnaître leurs torts pendant l’époque coloniale.
C’est un film qui remet finalement toutes les bonnes intentions en question et est donc d’une grande actualité !
Les bonnes intentions cachent parfois des choses terribles. En ce qui concerne les missionnaires, on trouve derrière l’engagement utopiste d’un individu un système ou un groupe qui s’en sert pour des dessins inavouables. Qui tire les ficelles ? Qui manipule ? Le système a fini par récupérer ses bonnes intentions. L’humanitaire aujourd’hui me pose un sérieux problème parce qu’il vit du système colonial. C’est une grande escroquerie : les Africains qui voulaient une véritable indépendance n’ont pas réussi. Les contrats coloniaux ont ainsi pu continuer, et des Africains ont été mis en place ou ont pris le pouvoir, qui n’ont jamais remis en question ces contrats et ont poursuivi l’appauvrissement du continent. Leur mission était finalement de maintenir les peuples africains à leur place par des systèmes totalitaires, dictatoriaux, soutenus par les grandes sociétés européennes qui profitaient de ce système. Les ONG qui disent vouloir palier à la misère, sont instrumentalisées pour donner bonne conscience à l’Europe pendant que continue le pillage du continent. Et le système fonctionne ainsi en roue libre. D’un côté on pille, on continue l’exploitation, la dette étrangle les pays, une dette signée par des gens d’une irresponsabilité et d’un cynisme terrible, et les ONG sont là pour saupoudrer et le système fonctionne. On aide un tout petit peu plus, on libère la dette de quelques pays, et ça continue.. Le patrimoine africain continue de partir. C’est un système où l’humanitaire a tout à fait sa place. L’attitude des humanitaires américains est très intéressante : au lieu de leur donner des subventions, on leur donne des parts de céréales. C’est à ces ONG d’aller sur le marché international les vendre pour pouvoir se financer. Ils ont intérêt à ce que la misère perdure en Afrique pour continuer de fonctionner !
Votre cinéma cherche à rendre les gens lucides, parce que finalement, les choses sont complexes et qu’on s’y perd un peu !
Depuis Afrique je te plumerai, je me suis toujours demandé comment rendre les choses plus lisibles. Travaillant sur le complexe, j’avais choisi une forme complexe. On m’a reproché que cela n’avait ni queue ni tête et on a complètement omis de parler du fond du film. Pour ce film, j’ai suivi une idée et suis allé droit au but. C’est un film sur la parole, d’une épure totale, partant de gens qui ont des choses à dire. Le problème était de trouver le lien qui établit les relations. Cela donne un film qui peut paraître d’une grande simplicité, mais cela m’a pris beaucoup de temps pour que les choses s’enchaînent dans le sens d’un décodage, d’un décryptage. Je ne sais pas très bien où le classer dans ma filmographie.
Il est effectivement assez différent de « Chef » ou « Vacances au pays ». Il se rapproche du travail d’historien. Alors que vos films précédents cherchaient à capter une réalité sur le terrain.
Oui, il est très différent. J’avais envie de faire des associations d’idées dans les différentes époques pour montrer comment en deux siècles on a fini par nous enfermer dans ce rapport avec l’humanitaire. Et parler de la colonisation en montrant comment l’Histoire de l’Afrique a été occultée de l’Histoire de l’humanité. Je pense d’ailleurs continuer ce travail, mais cette fois à l’inverse, en cherchant sur le plan artistique et sur le plan esthétique ce qui relie le monde noir depuis la période de l’esclavage. Il s’agirait de percevoir un mouvement qui fait sens par rapport aux différentes formes d’oppressions. Voir comment ces expressions artistiques se répandent par rapport aux autres formes d’art. A cet égard, le cinéma est tout à fait fascinant : les questions du cinéma africain de trouver une place dans la cinématographie mondiale, d’avoir son rôle de regard sur les sociétés africaines, de parler aux Africains eux-mêmes. C’est complexe et cela risque d’être un travail long et harassant !
Sur « Le Malentendu colonial », avez-vous travaillé avec des historiens ou plutôt seul ?
J’ai travaillé avec des historiens, des archivistes. J’ai lu un certain nombre de livres, j’ai assisté à beaucoup de conférences d’historiens, pour trouver les éléments. J’ai rencontré beaucoup de gens d’Eglise qui me racontaient. Je puisais à gauche et à droite. Je n’avais pas un historien particulier qui guidait ma réflexion. J’allais chercher les éléments qui me permettaient de parler de ce qui m’apparaissait important.
Le film arrive à un moment où le débat entre les historiens est assez virulent, qui tourne autour de la fracture coloniale. Votre film ne vient-il pas comme perturbant ?
Je pensais me rapprocher de l’ACHAC pour voir si on pouvait faire un travail sur l’Histoire coloniale française. Le problème c’est que c’est leur chasse gardée, leur territoire. Je trouve leur capital archives fascinant. J’aimerai pouvoir regarder avec eux les mêmes choses mais avec des points de vue différents. C’est fondamental aujourd’hui pour la France. Les débats télévisés sont toujours affligeants. C’est un peu comme s’il suffisait de prendre le premier noir venu, supposé représenter la banlieue, et de le mettre en face de gens qui ont écrit, pensé, réfléchi, qui ont un discours construit. On ne va pas chercher les exclus qui pourraient avoir un contre discours à peu près équivalent. On voit toujours les mêmes spécialistes de l’Afrique, souvent français, qui cultivent une forme de consensus. Il serait temps de regarder les choses en face, de confronter les termes employés, les méthodes et les regards. C’est pour ça que j’ai horreur du terme « blacks ». Je trouve grave qu’en France, on puisse qualifier ainsi une partie de la population. C’est encore une façon d’exclure. Si on ne peut pas trouver un terme adéquat pour décrire une partie de soi-même dans sa langue, alors c’est grave, c’est qu’on exclut de fait cette partie de soi. On utilise des connotations étrangères. Pourquoi ne pas dire « les Noirs » ou les « Français noirs » ? Pour résoudre un problème, il faut avoir le courage de le regarder en face, de regarder le présent et de voir aussi d’où on est parti. Et c’est urgent.

///Article N° : 4112

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