Manderlay

De Lars von Trier

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Manderlay, tous l’écriront, est la copie (im)parfaite de Dogville, le précédent film de Lars von Trier. Tout comme dans le premier opus, pas l’ombre d’un décor, seulement des bouts de terrain dessinés à la craie blanche pour mieux accentuer la théâtralité des sentiments de chacun des personnages. Nicole Kidman, qui apportait une blancheur appropriée dans un décor complètement sombre, a été malheureusement remplacée (planning surchargé) par Bryce Dallas Howard (vue récemment dans Le Village). La construction narrative est toujours divisée en huit chapitres et un prologue, sans grande originalité et plombée par une voix-off décalée et lourdement explicative.
Comme dans toute sa filmographie, von Trier s’intéresse à une des nombreuses définitions du cinéma : filmer un corps dans toute sa forme (idée empruntée à Dreyer). Cette orientation donne quelques scènes assez splendides mais dénuées de subtilité : la scène de baise entre Isaach de Bankolé et Howard, violente et fantasmée (on est très loin de Noir & Blanc de Claire Devers) qui lorgne étrangement du côté d’un cinéma hollywoodien qui s’intéressait à l’exotisme de l’Afrique et ses mystères ; la tempête, véritable morceau de bravoure ou le visage lumineux et angélique de l’héroïne, fusion charnelle avec les autres comédiens noirs, donne un aspect faussement lyrique au film. En somme, de belles scènes, de belles gravures mais sans finesses.
Quelques pistes plus ou moins abouties s’éparpillent dans Manderlay. La plus importante est celle qui voit Grace éduquer personnellement les Noirs, fraîchement libérés de l’intolérance sudiste. N’oublions pas que von Trier est un cinéaste humaniste tout comme Renoir ou Satyajit Ray ! L’épanouissement personnel doit passer, selon le cinéaste danois, par des dérives incommensurables. Grace oblige plus qu’elle n’aide. Ses actions diverses, toujours sur le fil du rasoir, sont ambiguës et en toute logique, finissent par déraper durant la séquence finale. Cette belle idée car originale, von Trier a du mal à l’installer. La faute en revient à ce découpage théâtral qui dénature le film, lui enlevant toute la délicatesse d’une mise en scène adaptée. Le traitement devient par conséquent lourd et vieillot.
En guise de générique final, Lars von Trier nous montre une série de photos d’archive illustrant la condition des Noirs aux Etats-Unis depuis la création de ce pays. Inutile de préciser le chaos visuel des circonstances politiques et sociales de cette période. Le cinéaste danois choisit une chanson de Bowie pour illustrer le générique final de Manderlay,  » Young Americans « .
Choix incongru car je me souviens d’une phrase du songwriter anglais sur cette chanson :  » Comment ai-je pu faire un album aussi naïf, être aussi exubérant au sujet de la soul américaine ?  »
Très belle description du dernier film de Lars von Trier !

///Article N° : 4113

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