Nègre je suis, nègre je resterai. Entretiens avec F. Vergès.

D'Aimé Césaire

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Les années 90 ont été des années grises quant à la réception d’Aimé Césaire. Il y a d’abord eu le manifeste de la créolité (1989) cosigné par P. Chamoiseau, R. Confiant et J. Bernabé, qui reprochait à Césaire son amour immodéré pour la négritude au détriment de  » l’antillanité  » ; puis vint en 1994 l’essai iconoclaste de Raphaël Confiant, Aimé Césaire. Une traversée paradoxale du siècle, instruisant sans concession le procès du député martiniquais. Le livre de Confiant mettait en exergue la contradiction entre le poète prométhéen et le politique conciliant. Il a suscité de vives réactions, notamment celle d’Annie Lebrun, dans Pour Aimé Césaire (1994), une défense passionnée du poète. De son côté, Roger Toumson, universitaire de renom écrit Aimé Césaire le nègre inconsolé (1994), une biographie chaleureuse du nègre fondamental .
Depuis, l’heure semble à l’apaisement. Édouard Glissant pourtant proclamé père de l’antillanité par les créolistes, le célèbre dans son dernier essai, La cochée du Lamentin. Réunis en juin 20003 à Bamako lors d’un colloque : Césaire et Nous, les intellectuels africains lui ont rendu un vibrant hommage. Le livre entretien que vient de publier Françoise Vergès chez Albin Michel prolonge ce travail, avec toutefois une nuance notable. Les Africains se sont intéressés essentiellement à l’œuvre littéraire du poète ; Françoise Verges lit Césaire à l’aune des débats sur l’esclavage, la colonisation, les discriminations qui secouent la communauté noire en France en insistant sur politique de son œuvre, sur son actualité et ses limites.
Nègre Je suis Nègre je resterai se divise en deux parties égales. La première composée d’entretiens revient sur l’enfance du poète, sa mémorable rencontre avec Léopold Sédar Senghor à Paris, son élection à l’assemblée nationale, sa fascination pour Haïti etc. Bref, tout ce que les critiques n’ont cessé de rabâcher depuis les décennies. Et, on peut, à juste titre, se demander pourquoi diable, ressasser ce qui est connu de tous. L’intérêt du travail de Françoise Verges (par ailleurs professeur de Sciences politiques et vice présidente du Comité pour la mémoire de l’esclavage), réside dans la deuxième partie de l’essai. Prenant l’œuvre de Césaire comme prétexte, l’auteur revisite la notion du postcolonialisme, souligne ses avantages théoriques et démonte ses apories, particulièrement ce qu’elle appelle le discours nativiste, dans lequel  » le passé est imaginé comme lieu où gît la vérité de soi, falsifiée par la violence coloniale « . Et Aimé Césaire, écrit-elle, a parfois cédé au nativisme dans son Discours sur le colonialisme, où il oppose la grandeur des peuples colonisés à la brutalité des colonisateurs. Une vision binaire du colonialisme que conteste Françoise Vergès
Confrontant l’œuvre du poète à celle de Fanon, aux écrits de Paul Gilroy et ceux du sociologue brésilien Livio Sansone, Françoise Vergès réalise un véritable travail de généalogie. Elle restitue la voix de voix de Césaire dans le contexte de la fin des Empires coloniaux, souligne son actualité par rapport aux questions de l’égalité, de l’écriture de l’histoire, etc. Mais sans être ni nostalgique ni idolâtre. Tel est son mérite.

Aimé Césaire, Nègre je suis, nègre je resterai. Entretiens avec F. Vergès, Albin Michel, coll. Itinéraires du savoir, 148 pp., 16€.///Article N° : 4114

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