« L’occultation de l’histoire afro-antillaise est à la source de la colère de nombreux Noirs de France »

Entretien d'Olivier Barlet avec Juan Gélas, réalisateur de la série Noirs de France

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À partir du 5 février 2012, France 5 diffuse la remarquable série en trois volets Noirs de France sur l’histoire des Afro-Antillais en France. Rencontre avec Juan Gélas qui l’a réalisée avec l’historien Pascal Blanchard.

Noirs de France est une synthèse historique d’envergure : comment s’est passé le travail avec Pascal Blanchard ? Par quelles étapes êtes-vous passé ?
La rencontre entre Pascal et moi est tout d’abord celle d’un historien et d’un réalisateur de documentaire. Nos approches différentes nous ont permis de placer le projet là où nous voulions qu’il soit, à la croisée de l’histoire et du témoignage. Pour moi, comme pour Pascal, il s’agissait d’affirmer sans ambiguïté que l’histoire des Afro-antillais en France est partie intégrante de notre histoire nationale, avec toutes ses particularités, qu’elle est inscrite au cœur de notre histoire collective. Le fait que cette histoire soit encore mal connue, ou trop souvent absente de nos manuels d’histoire n’enlève rien à sa légitimité, ni à son importance. En même temps, l’histoire que nous racontons à travers ces trois films s’incarne dans des parcours de vie bien réels, ceux de millions de Français d’aujourd’hui et de leurs ancêtres, il me paraissait indispensable que la parole de certains de ces hommes et femmes émerge et soit au cœur de notre projet. Le travail en commun s’est déroulé sur plus d’un an et demi, entre l’écriture définitive du dossier et le montage des trois films. Dès le départ, nous avions décidé de tisser ensemble l’histoire politique, sociale et culturelle des Afro-Antillais vivant dans l’hexagone. Les étapes ont été nombreuses, des choix tout d’abord, constants. Nous ne prétendons pas avoir écrit l’histoire définitive de la France Noire depuis la fin du XIXe siècle, ce serait une illusion et prétentieux et puis tant reste à faire ! Par contre il nous paraissait important de dégager des cohérences dans cette longue histoire si diverse ; la longue lutte pour la citoyenneté et l’égalité, la recherche identitaire, les rapports de force entre majorité et minorité… En fait, nous avons cherché à baliser le terrain, en remettant à leur place les grandes dates, les événements majeurs et certaines des grandes voix de l’histoire afro-antillaise en France. Il y a urgence !
Quels ont été les choix douloureux nécessaires ? Quel récit avez-vous voulu faire ? Comment résumeriez-vous l’évolution de cette présence noire sur les trois époques ?
Dès l’écriture du projet j’ai souhaité rassembler au sein du même projet les présences en France hexagonale de populations noires d’origines très diverses, antillaise, réunionnaise, guyanaise mais aussi africaines. Je voulais que nos films résonnent dans la France d’aujourd’hui où des générations entières dont les parents viennent de toute la diaspora noire, naissent et grandissent sur le sol de France. Ces Français, quelles que soient leurs origines, sont souvent vus et perçus comme des Noirs avant toute autre chose et partagent ce que l’historien Pap Ndiaye décrit comme une « condition noire ». En se plongeant dans l’histoire on s’aperçoit que les parcours hexagonaux de ces différentes populations sont variés et distincts mais qu’ils se croisent en permanence, dans l’espace colonial, sur les champs de bataille, au sein des mouvements nègres de l’entre-deux-guerres, dans les cercles des intellectuels de la négritude, dans les mouvements migratoires des Trente Glorieuses… En mettant en forme ce siècle et demi d’histoire ce qui m’a vraiment frappé c’est que l’évolution de la présence afro-antillaise en hexagone n’est pas une courbe régulière, mathématique, exponentielle. Les flux et reflux de cette histoire sont saisissants, pensez qu’il y avait des dizaines de députés et de politiciens noirs et métis dans les années 50 et qu’il n’y a aujourd’hui plus qu’une seule parlementaire noire élue en Hexagone.
Le travail sur les archives est considérable : avez-vous été confronté à des problèmes de droits ? Avez-vous été limité par le budget ?
Les droits et le coût de certaines archives posent toujours des contraintes dans un projet comme celui-ci. Avec Pascal nous aurions souhaité utiliser plus d’extraits de films de fiction mais nous avons dû renoncer à certains, pour des questions budgétaires. Je pense tout de suite à plusieurs exemples comme Le Blanc et le Noir, écrit par Sacha Guitry. Ce film est un des gros succès de l’année 1931, et raconte l’histoire d’un bourgeois blanc, joué par Raimu, qui, découvrant que son enfant né d’une relation extraconjugale est noir, décide de l’abandonner à l’Assistance publique et de le remplacer par un bébé blanc. C’est un reflet saisissant de cette peur du métissage qui ressurgit dans la France en crise des années 30, traversée par la xénophobie et le nationalisme. Ou encore Black Mic Mac sorti en 1986, qui n’est pas vraiment un chef-d’œuvre cinématographique, mais qui a confirmé durablement une image dominante de « l’Africain dans l’imaginaire de nombreux Français », débrouillard mais impossiblement « autre ». Je pense aussi à Paris Blues de Martin Ritt, où Sydney Poitiers et Paul Newman jouent deux jazzmen perdus dans le Paris des années 50, avec cette séquence mémorable où Louis Amstrong arrive en fanfare dans le club de Saint-Germain, accompagné par la crème des musiciens de jazz antillais qui jouaient dans les orchestres jazz parisiens de l’époque. Toutes ces perles précieuses, nous n’avons pas pu les utiliser car les droits étaient trop chers. Il en est de même pour la musique, effectivement des images de James Brown ou de Bob Marley auraient été tout à fait à leur place ici, car ces artistes ont énormément contribué à la prise de conscience de toute une génération de Noirs français mais là aussi les droits musicaux très élevés nous ont obligés à faire des choix.
Vous insistez sur l’invisibilité des Noirs dans le troisième volet mais ils étaient pourtant bien présents dans certaines niches télévisuelles dès les années 60-70 (Daniel Sorano, Georges Aminel, Jenny Alpha (1), Robert Liensol, Greg Germain, Sidiki Bakaba, Les Verts pâturages de Jean-Christophe Averty, etc.). Le problème n’était-il pas davantage les rôles dans lesquels ils étaient enfermés ? Pourquoi n’avez-vous pas eu recours aux images des acteurs ? À des extraits de films de téléfilms, de spectacles ?
La présence et le travail des grands acteurs et comédiens auxquels vous faîte référence sont passionnants et n’ont pas été assez racontés. Par exemple il y aurait un documentaire entier à faire sur la Compagnie des Griots et sur le parcours des acteurs noirs qui ont pris partie dans cette aventure, comme Robert Liensol, Darling et Théo Légitimus, Med Hondo, Bachir Touré, Toto Bissainthe et bien d’autres encore. Ils auraient dû rejoindre Jean Vilar, Jean Louis Barrault ou Isabelle Adjani dans notre panthéon national depuis longtemps. Raconter cette histoire en détail n’était pas possible dans la grande fresque que nous avons tenté de brosser, par contre l’enfermement des acteurs et comédiens noirs dans des rôles assignés est une réalité ancienne et durable que nous soulignons avec force en montrant une archive relativement récente mais que beaucoup de gens ont oubliée, l’intervention du Collectif Égalité à la cérémonie des Césars en 2000 et le discours bouleversant de Luc Saint-Eloi et Calixthe Beyala à cette occasion. Nous donnons aussi la parole à deux comédiens qui travaillent dans des mondes très différents, Jacques Martial et Pascal Légitimus, pour qu’ils décrivent certains des mécanismes qui conduisent à cet enfermement. Il nous semblait important de nous remémorer le fait que ce combat est apparu au grand jour il y a à peine un peu plus de dix ans, il reste encore beaucoup de chemin à parcourir !
La recherche d’archives a-t-elle été seulement télévisuelle ou bien l’avez-vous élargie à d’autres sources ?
Nos documentalistes ont abattu un travail de titan en un temps record. Ensemble, nous avons identifié plus de 400 heures d’images filmées et nous avons consulté un corpus de plusieurs milliers d’images fixes. Même à l’Ina la recherche n’a pas toujours été simple, certaines archives contenant des images qui nous intéressaient n’étant pas tout le temps référencées. Le merveilleux extrait qui nous montre la vie quotidienne d’une jeune Martiniquaise installée à Paris au milieu des années 60 et qui travaille comme beaucoup de ses compatriotes de l’époque comme « fille de salle » dans un hôpital, nous l’avons trouvé dans Le magazine de la jeune fille, produit par Denise Fabre pour l’Ortf. C’est une des très rares traces filmées de la « génération Bumidom » en hexagone. Bien évidemment la recherche a été élargie bien au-delà des grandes sources traditionnelles comme l’Ina ou Gaumont. L’Ecpad (Établissement de communication et de production audiovisuelle de la Défense) qui gère les archives militaires est propriétaire d’images très importantes de combattants noirs engagés dans les grands conflits du XXe siècle, même s’il faut aussi regarder ces images pour ce qu’elles sont, de la propagande. En cherchant dans les archives de l’armée américaine nous avons aussi trouvé des images des combattants volontaires afro-américains qui sont venus se battre en France avec les forces alliées en 1917, entre autre le fameux bataillon des « Harlem Hell Fighters » qui regroupaient bon nombre des grands musiciens de ragtime de l’époque comme le compositeur James Reese Europe, Bill « Bojangles » Robinson l’un des plus grands danseurs de claquettes de tous les temps. Des sources documentaires très diverses ont été consultées, des documentaires militants indépendants ou encore les archives du PCF qui nous ont livré ces quelques plans d’Aimé Césaire dans les années 50, alors qu’il était député communiste, en compagnie de deux autres députés Félix Houphouët-Boigny et Jean-Félix Tchicaya. Enfin, nous sommes aussi allés chercher de nombreuses photos chez les collectionneurs privés, certaines qui sont montrées au public pour la première fois, comme ces photos prisent par des soldats allemands lors des massacres de soldats noirs en mai et juin 1940. Jusqu’à aujourd’hui ces photos n’avaient pas apparu, sans doute jugées trop honteuses par les hommes qui les avaient prises. Avec le temps, les familles de ces soldats commencent à vendre ces images terribles à certains collectionneurs.
L’influence américaine est magistralement évoquée dans le premier volet, mais passe à la trappe ensuite. Pourquoi ? Pourtant l’influence de Bob Marley par exemple est déterminante dans les années 70-80 sur la jeunesse noire et une prise de conscience passe aussi par la programmation de Racines aux Dossiers de l’Écran sur Antenne 2, qui fera événement. Pourquoi abandonnez-vous cette perspective dans les volets suivants ?
Je ne sais pas si cette influence passe vraiment à la trappe. Dans le deuxième film elle est encore là, bien présente et nous lui rendons hommage avec des images de musique swing lors de la Libération puis ces archives des grands du jazz comme Louis Amstrong, Duke Ellington ou Sydney Bechet qui ont été des étoiles de la nuit parisienne jusqu’aux années 60. De grands intellectuels afro-américains comme James Baldwin ou Richard Wright sont aussi cités et montrés dans la séquence qui se concentre sur le Congrès des Intellectuels et artistes noirs qui s’est tenu à la Sorbonne en 1956. À partir des années 60, cette influence a diminué fortement : avec le développement du mouvement des droits civiques la France a cessé d’être cette terre de liberté qu’elle avait représentée pour de nombreux Afro-américains pendant plus d’un demi-siècle. Mais nous avons voulu aussi faire la place belle aux documents qui nous montrent l’émergence de productions françaises Je pense par exemple au court-métrage Afrique sur Seine, tourné à Paris par Mamadou Sarr et Paulin Vieyra en 1955, qui soulève les questionnements d’une génération d’étudiants africains vivant en France, ou encore Pourvu qu’on ait l’ivresse, plus tard le magazine musical de l’Ortf Pulsation, l’apparition du hip-hop français, etc.
Dans le dernier volet, les images de la présence africaine passent encore par l’immigration et les ouvriers des foyers. Mais, dans les années 80, l’Afrique c’est aussi la mode, des intellectuels africains invités à Apostrophe (Blaise Ndjehoya, Marie Ndiaye), Sony Labou Tansi au Théâtre de Chaillot, Tchicaya U Tam’si en Avignon, Idrissa Ouedraogo et Souleymane Cissé prix du jury à Cannes, etc.
Vous êtes peut-être un peu sévère : la présence africaine ne passe pas que par l’histoire sociale dans le troisième film, même s’il nous paraissait fondamental de bien repréciser les conditions qui ont entouré la venue de travailleurs migrants africains en France à partir des années 60. Cela nous permet de mieux comprendre la situation actuelle et de réfléchir aux enjeux à venir. C’est vrai que des artistes et intellectuels venus de la diaspora africaine se sont exprimés de manière très importante et ont commencé à avoir un écho plus large dans les médias nationaux à partir des années 80, d’ailleurs deux écrivains contemporains très différents mais qui sont populaires sont présent dans nos films, Gaston Kelman et Alain Mabanckou.
Quel impact pourra avoir la série ? (différentes télévisions, dvd, etc.) Et, en définitive, quels objectifs poursuiviez-vous ?
C’est toujours délicat pour un réalisateur de préjuger de l’impact que pourra avoir son travail. Maintenant que ce travail est fait, il ne nous appartient plus et j’espère que les spectateurs vont se l’approprier. Le fait que l’histoire afro-antillaise de France ait été largement occultée pendant si longtemps est certainement une des raisons pour lesquelles la colère s’est installée chez de nombreux Noirs de France. Je crois que nous traversons une période sans précédents d’ouverture et de durcissement. Des millions de Français noirs et métis participent à la construction d’une nouvelle identité française, dynamique, tournée vers l’avenir, et au même moment, le rejet de l’Autre et la tentation des replis identitaires et sont bel et bien présents. J’espère que notre travail contribue à panser certaines des blessures du passé et propose des outils de réflexion et d’analyse qui nous permettront de mieux affronter ensemble notre futur commun.

1. [www.cineartistes.com]///Article N° : 10598

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