et moi aussi je ne sais rien de cette île

Fenêtre sur l'Amérique 7
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et moi aussi je ne sais rien de cette île, mais c’est pas grave, je vous demande pardon, et moi aussi je ne sais rien de ce peuple, c’est impardonnable, mais on ne peut pas tout savoir, veuillez accepter mes excuses, et moi aussi j’ai écouté ce qui se dit ici ou là, je vis avec ces idées tantôt nobles tantôt véhiculant des clichés, ils ont dit première République noire, ils ont dit tontons macoutes et compagnie, ils ont dit vaudou, zombies, ils ont dit Toussaint Louverture et autres héros, et moi je ne sais pourtant rien de cette île, pardon, mais qui vraiment peut tout savoir de cette île, hein, et moi aussi je ne sais rien de ces hommes et de ces femmes qui me ressemblent, de ces errants, et quelqu’un a même dit que les Haïtiens sont taximen ou écrivains, trêve de plaisanterie, et moi aussi j’ai eu une conversation avec un taximan nègre d’Amérique qui, trêve de plaisanterie, n’était même pas Haïtien de New York, même pas taximan de Washington, vous voyez ça, même pas taximan de Miami, c’est vraiment incroyable, et d’ailleurs ce taximan nègre d’Amérique écrivait des poèmes et des nouvelles, donc n’y a pas que les Haïtiens qui sont écrivains, trêve de plaisanterie, et ce taximan nègre d’Amérique avalait ses R comme mon père qui, faut-il le rappeler, avait eu la malchance de ne pas naître Haïtien, en plus il n’avait même pas son permis de conduire pour espérer être un taximan, et sa seule consolation était d’avoir un fils écrivain, mais ce fils n’est pas Haïtien, trêve de plaisanterie
et moi aussi j’ai entendu parler de Coupé Cloué qui disait « allez-vous-en », ah ce Coupé Cloué, quand j’entendais « allez-vous en » dans une discothèque, c’est que l’aube était là et que l’établissement allait fermer, cependant il y avait ces derniers cavaliers qui s’ingéniaient à ne pas obéir à Coupé Coué, vous vous rendez compte, mais à vrai dire, ce Coupé Cloué, c’est un peu Manu Dibango, même tête, même sourire, même passion de la musique, trêve de plaisanterie, et j’ai aussi écouté les rythmes du groupe Skah Shah de New York avec la voix de Jean Eli Telfort, et que dire de la chanson « Camionnette » de Claudette et Ti Pierre, hein, trêve de plaisanterie, vous vous rendez compte que j’ai même été coupable de n’avoir pas su danser le compas comme il faut, hein, et d’ailleurs, que je vous dise, pour noyer mes regrets devant cette pauvre cavalière haïtienne hébétée de voir qu’un nègre du Congo ne savait pas danser le compas, j’avais dû avaler quelques verres de rhum Barbancourt, c’est donc vous dire, et la fille a dit qu’elle allait m’apprendre les bases du compas, moi je dansais la rumba congolaise, et puis elle a dit que je devais aller plus vite que ça, que je devais l’enlacer, vous voyez ça, et je m’y suis mis, j’ai sauvé la face, mais je ne danse toujours pas comme il faut le compas
oh, pardon, vous ai-je dit que je n’ai jamais été là-bas, hein, mais faut-il fouler un endroit pour se dire qu’on y a déjà été, faut-il aller là-bas pour entendre les murmures secrets prononcés par les ténèbres, faut-il comprendre la langue d’un territoire pour saisir le rêve qui habite le visage de son natif, moi je dis qu’importe la distance, qu’importe le temps, j’arriverai jusqu’à cette île, je n’aurai pour viatique que les coquillages récoltés dans l’imaginaire des bâtisseurs de mots, ces troubadours d’Haïti que je croise ici et là, et alors, je franchirai les frontières pour entrevoir l’autre face de la mer, j’entendrai le cri des oiseaux fous venus du pays sans chapeau, la clameur de Jacmel au crépuscule, les esprits tapis derrière chaque essence, je regarderai l’avenir avec sérénité, je penserai aux possédés de la pleine lune ensevelis près des pierres anonymes, je me dirai, moi aussi, que j’avais pourtant une ville d’eau, de terre et d’arc-en-ciel heureux même si du jour au lendemain l’ombre est venue troubler cette aube tranquille, je ne voudrai plus me draper du voile de la désolation, et pour tout inventorier, je m’assiérai sur un tertre, non loin d’un tas d’immondices et de quelques chiens errants, je compterai du bout des doigts les héros-chimères depuis l’année Dessaline jusqu’aux enfants des héros abattus à l’angle des rues parallèles, je n’oublierai pas les dernières émeutes, le sang, et surtout le corps de Thérèse en mille morceaux dans la rue des Pas perdus, j’écrirai des graffitis pour l’aurore, j’inventerai mon songe d’une photo d’enfance, et, l’espace d’un cillement, j’entreprendrai la récolte douce des larmes, je reconstruirai le toit de la maison de mon père, et de là, j’écouterai l’oiseau schizophone au pipirite chantant, et si d’aventure quelqu’un m’entraînait vers la piste des sortilèges, loin des arbres musiciens de ce territoire, je pousserai la rébellion jusqu’à lui dire que je sais quand Dieu vient se promener dans mon jardin, je sais quand le Bon Dieu rit, ma colère est un volcan, je suis né comme ça, le crayon du Bon Dieu n’a pas de gomme, rien à faire, et alors, je ne me laisserai même pas impressionner par une famille de Petite-Canaille hostile à ma présence dans l’île, j’y vivrai, j’y mourrai parce que j’aurai décidé de planter pour toujours mon mât de Cocagne au bord de la rivière, de vivre mes derniers jours avec Hadriana dans tous mes rêves

///Article N° : 3551

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