« Stop War »

Fenêtre sur l'Amérique 1

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Avril 2003 : en pleine guerre contre l’Irak, le romancier et poète congolais Alain Mabanckou, qui enseigne les Littératures francophones à l’université de Michigan (États-Unis), inaugure une nouvelle chronique pour Africultures :  » Fenêtre sur l’Amérique « .

Les États-Unis sont en guerre contre l’Irak…
Si on n’en parle pas dans les rues, certains actes rappellent que ce conflit, bien que se déroulant à des milliers de kilomètres, interpelle tout le monde.
On remarque des drapeaux américains devant les habitations d’Ann Arbor, petite cité riche et fière d’abriter à la fois l’université de Michigan (fondée en 1817) et l’un des plus grands stades de football (américain, bien sûr !).
Le nationalisme, depuis les évènements du 11 septembre 2001, n’est plus ici une idée de fakir et de moine, comme dirait Sartre.
Nationalisme, ai-je dit ? Oui. Mais il y a cette autre voix de l’Amérique, cette voix tue. Cette autre voix qui dit non. Je l’ai entendue. Je l’entends tous les jours même si les médias ne lui accordent aucune couverture.
La preuve ? La dernière fois, il y a quelques jours, je me rendais vers le centre d’Ann Arbor. Arrivé au croisement de Huron Street et de Main Street, mon attention a été captée par un panneau  » Stop « . Un panneau banal. J’ai relevé la tête. Le mot  » Stop  » avait désormais une résonance particulière : quelqu’un avait rajouté au marqueur, à côté de ce mot  » Stop  » le mot  » War « …
 » Stop War « .
La guerre doit cesser.
Ainsi parle la voix de l’autre Amérique, celle que l’on n’entend pas. Celle que l’on ne veut pas entendre. La voix des  » sans voix  » et qui peut-être manque de porte-parole.
Mais y a-t-il un porte-parole aussi éloquent qu’un panneau Stop sur lequel on a rajouté le mot War ?
***
Dans les bâtiments de l’université, les tracts abondent tout de même ces derniers temps. Et puis, il y a surtout l’atmosphère dans les salles de classes. Mes étudiants me demandent de discuter de cette guerre. C’est normal, ils veulent savoir ce que j’en pense, un peu comme dans un village où l’on requiert l’avis du curé. C’est écrit dans la Bible, dirait celui-ci…
Je me laisse aller à l’idée de discuter de ce sujet.
Les questions fusent. Chacun veut se présenter comme pacifiste.
 » La guerre c’est pas bon !  » s’écrie l’étudiante en face de moi. Elle argumente, parle des victimes, rappelle les guerres passées. Moi, je pense aussitôt aux paroles de Zao, le musicien congolais :  » La guerre mondio ce n’est pas bon / ce n’est pas bon !  »  » Quand la balle siffle… Tout le monde bombé « …

Personne dans ma classe n’ose afficher ouvertement son soutien à Bush.
La vérité est peut-être ailleurs, dans le regard de cet autre étudiant, la vingtaine, qui refuse de se prononcer, jugeant que ses propos pourraient soulever un tollé. La classe le chahute. On veut l’entendre, d’autant qu’il est peu loquace et se rue toujours vers les derniers tables-bancs.
Accablé, l’étudiant lâche en désespoir de cause :  » C’est quand même des Américains qu’on tue là-bas, bon Dieu ! Avez-vous vu le regard de ces prisonniers américains montrés à la télé ? Avez-vous ressenti la détresse qui les habitait ? Vous êtes tranquilles ici à discuter, à raconter n’importe quoi, est-ce que vous savez vraiment ce qui se passe là-bas dans le désert ?  »
Un silence traverse la salle…
Les regards se tournent vers moi. Le curé doit trancher. Est-ce écrit dans la Bible ? Je ne sais pas. Sans doute que c’est écrit  » en latin « , ajouterait Jean-Jacques Goldman. Et,  » il suffira d’un signe, un matin…  »
Non, je ne lis pas le latin et en plus, il y a longtemps que j’ai écouté Goldman. De même que Zao.
Il faut pourtant que je parle. Que je dise quelque chose. Les étudiants aiment que le professeur conclue. De préférence avec de grandes envolées. Celles qui resteront dans leurs esprits et qu’ils iront raconter en faisant la queue devant les machines à laver de North Campus ou devant les caisses des supermarchés Kroger ou Target…
Je ne dis rien. Finalement, je murmure quand même :  » J’essaie de comprendre, j’essaie de vous comprendre, vous savez, ce n’est pas si simple…  »
Soudain, l’étudiant enflammé de tout à l’heure fond en larmes. Des sanglots. Quelques-uns de ses collègues rigolent au fond de la salle…

Il est onze heures, le cours est terminé. On n’a pas eu le temps de parler de La Grève des bàttu, le livre d’Aminata Sow Fall que nous étudions. Un étudiant fait un lapsus. À moins qu’il ne se soit agi d’un jeu de mots malheureux :  » Et la semaine prochaine, Monsieur, on lit quel chapitre de la Guerre des bàttu ?  »
***
Vers l’après-midi, l’étudiant qui avait fondu en larmes est passé par mon bureau. Il s’est excusé de sa réaction et m’a confié :  » Voyez-vous, monsieur, mon frère est sur le front actuellement… Je ne l’ai pas vu depuis longtemps. Tous les jours, à la maison, nous nous attendons à voir quelqu’un venir nous annoncer qu’il a été tué. Sincèrement monsieur, si vous étiez à ma place, comment réagiriez-vous ?…  »
Je n’ai rien dit.
Disons que j’ai murmuré :  » J’essaie de comprendre. J’essaie de te comprendre, tu sais ce n’est pas si simple…  »

///Article N° : 2877

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