Royal Bonbon

De Charles Najman

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A l’aube des commémorations du bicentenaire de la révolution haïtienne de 1804, Royal Bonbon arrive comme une importante et éclairante réflexion. Réflexion exigeante certes, car rien n’est évident ou donné dans ce film difficile, très parlé, sans action immédiate si ce n’est la mémoire d’une histoire complexe et terrible : celle d’un pays qui a précédé tous les autres et qui ne peut se sortir de sa tragique névrose.
La culture haïtienne pénétrée de vaudou rappelle la vieille opposition entre merveilleux et fantastique : alors que ce dernier manifeste l’intégration moderne des avancées technologiques, le merveilleux – déjà développé au Moyen Age – rêve la réalité pour en saisir la complexité et l’accepter. Un homme arpente de nos jours le marché en fer du Cap Haïtien et affirme être le Roi Christophe, ancien esclave et libérateur d’Haïti, qui a effectivement régné sur le nord de l’île de 1811 à 1820. Ce héros fou nous entraînera aux sources de l’Histoire, dans le château de Christophe, ruines à ciel ouvert aux tons ocres, pénétrées de la rouille du temps et par une lumière crue, emblématiques de la misère d’une pays en ruines malgré la grandeur de son passé.
C’est cela que cherche à explorer Najman, davantage que la question posée par Aimé Césaire dans « La Tragédie du Roi Christophe » du rapport entre le maître et l’esclave. Henri Christophe, premier souverain du Nouveau monde, s’était empressé de récréer une noblesse et une cour à l’image des anciens maîtres coloniaux. Et d’être un despote sanguinaire, désolante caricature de l’ancien pouvoir. Mais alors que Césaire dénonçait le piège post-colonial du mimétisme des élites face au modèle « civilisé », Najman centre son « Roi Chacha » (comme on le surnomme) sur le manque, le vide terrible et encore si présent de ce pays cassé. Opérant sans cesse en un montage chaotique un va-et-vient entre passé et réalité, entre le rêve de l’émancipation et la cruauté de la dictature, le Roi Chacha, admirablement interprété par Dominique Batraville, met sa démesure au service d’une thérapie collective. A travers lui, Najman dresse le portrait du rapport étroit et obsédant entre la grandeur du passé et ce merveilleux inopérant, ce rêve de la réalité qui empêche de la prendre à bras le corps et finit par être mortifère, à l’image de ce roi qui se suicide après qu’une révolte populaire le plonge dans l’abandon et l’isolement; Les vicissitudes de l’histoire haïtienne interviennent ainsi dans le film comme des gargouilles au-dessus du temps, se succédant théâtralement en des saynètes mises en espace dans le château en ruines et orchestrées par une musique souvent lyrique.
La cour de Christophe, composée de paysans aux noms baroques, rompt et soutient à la fois cette théâtralisation, insérant distance et mise en scène. Le suicide et les funérailles finales suggèrent l’impasse d’une névrose répétée à l’infini tant elle est générée par les acteurs mêmes. On pense au « Kedma » d’Amos Gitaï, qui suggère que le peuple juif finit par recycler sa douleur comme un mode de vie et forge son incapacité à vivre sans la générer sans cesse. De même, le peuple haïtien ne cesserait de rêver sa grandeur puisée dans la résistance au colon (cf. dans le films les chants, les nègres marrons, et les références à la révolte et la lutte armée) sans pouvoir dépasser son isolement pour fonder un nouveau rapport au pouvoir et au monde. La solitude insulaire de cette difficulté à se penser dans la normalité, voire dans la mondialité, bloquerait la quête essentielle du père incarnée par l’enfant Timothée. Face aux turpitudes politiques et sociales, l’enfant ouvre les portes de la mythologie, l’imaginaire restant paradoxalement la voie sacrée d’une sortie de la névrose. Najman en appelle ainsi à l’art comme aux rituels pour préfigurer un futur illuminé, en phase avec l’extraordinaire foisonnement artistique et spirituel haïtien qu’il avait documenté dans ses précédents films.
Royal Bonbon, qui a obtenu le prix Jean Vigo en 2002, est ainsi un film exigeant, foisonnant, épuisant, captivant !

2002, 85 min, 35 mm coul., français et créole, image : José Deshaies, montage : Lise Beaulieu, musique : Jean-François Pauvros, avec Dominique Batraville (Le Roi), Verlus Delorme (Timothée), Ambroise Thomson (Valentin), Anne-Louise Mesadieu (La Reine), Erol Josué (Nibo-romaine). Prod. Les films du Requin (France), les Films de l’Isle (Canada). Distr. Gemini films. Bande originale du film disponible sur CD Budha Musique.///Article N° : 2890

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