Le rôle social des artistes plasticiens

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En Afrique, les artistes ont été marginalisés, parce que considérés comme des parias, aussi longtemps qu’ils se sont confinés à l’art pour l’art, au seul service de la contemplation et du plaisir des sens. Aujourd’hui, les plasticiens revendiquent un rôle social. A l’image du chanteur qui prête sa voix, le pinceau du plasticien et le burin du sculpteur peuvent être maniés dans un cadre d’utilité publique.

Le plasticien Séa Diallo avoue : « Souvent, on crée juste pour la beauté de l’art, on peint ses fantasmes, sans se soucier de quoi que ce soit« . Et Ismaïla Manga, résident au village des Arts de Dakar, en écho : « Comme tout artiste, il m’arrive de peindre pour peindre comme faire de l’art pour l’art« . L’artiste comme « animal solitaire » ? Cette conception ancienne et très individualiste de l’artiste a pris sens dans les sociétés occidentales. En Afrique, les hommes vivent, n’existent et ne se réalisent que dans le groupe. L’artiste africain s’insère dans ce carcan communautaire, même si, comme tous les artistes, il se retire dans son atelier. Non seulement les artistes africains refusent cette étiquette de « solitaire », mais ils revendiquent un rôle social, signe de leur contribution au développement de leur société.
« L’artiste doit se voir comme l’héritier de nos historiens, en témoin de son temps tout en sachant qu’il ne pourra pas faire l’histoire des sociétés sans les peuples. Nous ne sommes ni élément isolé, ni élément privilégié par rapport à quoi que ce soit. L’artiste doit pouvoir tenir le challenge de dire dans le domaine qui est le sien, qu’il va y exceller au bénéfice de sa société. Chaque membre de la société doit essayer d’être le meilleur pour élever sa profession et pour le développement communautaire« . Ces propos de Séa Diallo rejoignent le sentiment de Djamilatou Bikami, artiste et professeur d’éducation artistique : « En Afrique, nous avons nos réalités. L’africain ne sait pas s’isoler. Il vit en communauté, dans sa famille, son entourage et dans sa société. Pour l’artiste, la solitude n’est que temporaire. C’est juste au moment de la création. Dès que l’on termine son travail, on retrouve le groupe. L’Afrique et le Sénégal, particulièrement, ne connaissent pas la solitude et l’individualisme comme en Occident. D’ailleurs, l’environnement social est pour nous source d’inspiration« .
Même son de cloche chez Ibrahima Mbaye dit Tita. Pour ce plasticien et professeur d’éducation artistique, « le peintre africain ou sénégalais vit déjà dans un milieu animé où l’on refuse que la personne s’isole des autres membres de la société« . L’artiste Tita Mbaye croit ferme que « chez nous, ceux qui s’isolent, se marginalisent, sont considérés comme des fous. Je ne peux pas peindre en dehors de mon environnement« . D’ailleurs, c’est quand il est entouré qu’il « explose et exprime mieux ses sensations ». Travaillant sur la « récupération », ses enfants comme ses épouses interviennent dans sa création. Dans le même sens, Alpha Sow du village des Arts de Dakar pense que l’artiste, plus que quiconque, a besoin de se mouvoir dans une communauté.
Nos artistes, souvent, domptent leur ego, pour créer, le nez et les sens collés à la réalité, à la vie quotidienne, avec un regard critique sur les hommes et leur société. De même qu’ils portent des messages et sensibilisent, ils créent des associations ou y adhèrent pour défendre des causes communes. Les droits de l’homme, par exemple, les intéressent : à l’image des chanteurs, des plasticiens ont mis leur pinceaux au service des organisations internationales comme Amnesty International ou le Haut-Commissariat aux Réfugiés.
Séa Diallo et ses collègues du Village des Arts de Dakar s’assignent ainsi un rôle social. Ils animent des ateliers d’expression artistique, partagent leur savoir et leur savoir-faire avec des déshérités, sans oublier les enfants déficients mentaux, les handicapés, etc. Ils organisent des « workshop » pour venir en aide à un collègue en difficulté ou pour soutenir une initiative nationale : « Donner le meilleur de ce que je peux dans ce que je sais faire de mieux. Un pouvoir, un savoir. Il ne s’agit pas seulement pour nous de peindre et de vendre des tableaux. Nous œuvrons beaucoup pour la communauté. Je dois être un modèle. Je ne dois pas me faire prendre pour un acte répréhensible. Car, on jugera mes pairs à partir de ma personne. Surtout que l’artiste est à la fois un élément de contact et de rejet. C’est pourquoi, mon ambition est de mettre sur pied une Fondation de solidarité qui sera un peu la forme organisée de tout ce que j’ai fait de façon désordonnée« , révèle Séa Diallo. Il a exposé pour les Nations Unies, sensibilisé sur les droits de l’homme, peint une série sur le Rwanda et sur les tragiques événements de 1989 entre le Sénégal et la Mauritanie. Il a créé, avec d’autres artistes, l’association And’Art, qui fait de l' »Art pour enfants ». Dans le cadre du Groupe d’Amitié et d’Essence pour la Culture (GAMEC), il a participé à la collecte de chaises roulantes, d’habits et de livres.
Pour sa part, Ismaïla Manga, ne différencie pas l’artiste des autres êtres humains : « tous les êtres humains sont des maillons d’une chaîne. L’artiste en est donc un. Et quelle que soit l’époque, il y a toujours des artistes témoins des civilisations bien que celles-ci soit le reflet des peuples. Une propre vision du monde qui l’entoure, c’est là le rôle social de l’artiste. » Ce rôle, selon Djamilatou Bikami, se trouve dans les « thèmes comme le sida, la question des réfugiés, les messages livrés à travers les œuvres et les actions sociales envers les autres« . Pour lui, l’artiste, c’est celui qui sait tout donner.
Mais le rôle social de l’artiste a la limite de la rentabilité économique de la culture. L’artiste doit vivre de son métier. Comment ceux qui ont du mal à joindre les deux bouts pourraient faire du social ? Comme le souligne Alpha Sow, « Il y a des artistes dans le besoin et qui sont eux-mêmes des cas sociaux« . Quant à l’accès au marché occidental, l’artiste bute sur des problèmes de visas.
Les œuvres d’art restent le privilège d’une classe nantie. Cette absence de contact de l’art avec le grand public fait dire à Séa Diallo : « Il faut que les artistes pensent à décloisonner leurs œuvres. L’art ne doit pas être seulement l’affaire de collectionneurs et d’autres personnes ayant les moyens d’acheter des toiles. »

Babacar DIOP est journaliste, diplômé du Centre d’Etudes des Sciences et Techniques de l’Information (CESTI) de l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, diplôme Supérieur de Journalisme (DSJ) et certificat de maîtrise en Sciences de l’Information et de la Communication. Journaliste au quotidien « Le Soleil » et consultant au « Groupe 30 Afrique », réseau d’intermédiation culturelle.///Article N° : 2231

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