Layla ma raison

De Taïeb Louhichi

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Voilà un film qui a une odeur, celle du sable du désert où s’enfoncent sans cesse les personnes et les chevaux, celle du vent qui le soulève pour envelopper le drame, celle de la poésie d’un texte magnifique de l’Arabie du VIIème siècle. Voilà un film qui a une saveur, celle d’une passion, d’un amour qui ira jusqu’à la folie et ne pourra se résoudre que dans la mort. Quays (Safy Boutella) est amoureux de Laylâ (Anca Nicola) et crie cet amour à tous vents. Ses poèmes, ode au corps de la jeune femme, vont à l’encontre des bonnes manières : le père de Laylâ ne peut accepter cet affront et l’interdit de la revoir. Quays s’obstine jusqu’à la folie…
N’y voir qu’une éloge de la tolérance contre l’intransigeance ou un appel désespéré à la liberté face à l’ordre établi serait un peu court, le récit restant par trop restreint sur ce plan. Laylâ ma raison vient rappeler dans une société qui considère si souvent la femme comme un instrument de Satan (Iblis) venant tenter l’homme faible par nature, que l’homme peut construire son image de la femme sans que celle-ci ne le dévoie, et qu’il peut s’y perdre en ce cri de désespoir que pousse la muette (Fatma Ben Saidane) qui le retrouve en plein désert.
Alors que Laylâ n’apparaît que peu dans le film, recluse et soumise, c’est bien autour d’elle que tourne le récit. Objet d’amour, elle doit s’effacer. But de toutes les incartades de Quays, elle demeure absente, voilée, enfermée. Ce mythe d’un amour que l’étroitesse de vue rend impossible a sans doute de tous temps trouvé son actualité dans l’oppression que subit la femme dans une culture définie par les hommes.
Mais l’amour enfantin de Quays, celui d’un éternel enfant, puer eternus, qui ne sait ni négocier ni manoeuvrer pour obtenir l’objet de son rêve, qui ne peut que le rêver tant son amour finit par le désincarner, qui s’enfermera dans son rêve pour ne plus le chercher qu’en lui-même, mirage au fond du désert, cet amour a la saveur de l’illusion et du manque de discernement. Ce n’est pas Laylâ qui fait perdre la raison à Quays, c’est Quays qui perd la raison pour Laylâ : il agit sans réflexion. Rien ne l’arrête et cette vitalité nous séduit tout comme celle d’un enfant nous fascine. Mais elle mène le couple à la mort. Sans doute est-ce aussi l’actualité de ce mythe : l’absence de réflexion sur lui-même, la perte de raison autant que les idées désincarnées, peut mener un homme et partant une société à sa perte.
C’est à ce niveau que le film nous laisse sur notre faim. On cherche les métaphores de l’image qui transposeraient le récit et feraient naître l’émotion d’une véritable implication. Et qui empêcheraient les chevaux, à force de tourner en rond, de n’être plus que beaux. Reste la magie du désert que le réalisateur élève au rang de principal protagoniste d’un conte s’inscrivant pour toujours dans nos mémoires.

///Article N° : 3372

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