à propos de La Danse du vent

Entretien d'Olivier Barlet avec Taïeb Louhichi

Montréal, avril 2004
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La Danse du vent fait la part belle à l’image alors que les cinémas arabes sont souvent très parlés.
La parole n’est pas que le verbe. L’image en fait partie et nous ne lui donnons pas, hélas, assez de place en tant que moyen d’expression. Nous avons pourtant un champ d’action fabuleux de par nos réalités, nos peuples, nos pays, notre géopolitique et nos cultures si variées et si riches. Nous n’avons plus non plus de complexe technique.
Alors pourquoi nous privons-nous et nous limitons-nous au verbiage et aux dialogues parfois interminables, surtout dans les feuilletons… Bien sûr, il y a des dialogues merveilleux, mais ils ne suffisent pas à faire un film ou à sauver les histoires.
Nous imitons aussi trop les autres et nous nous attachons à vouloir raconter et ficeler une Histoire pour faire bien comme les autres. Cela ne m’intéresse pas personnellement. J’aime raconter une histoire, aussi simple soit-elle, à ma façon. Malgré la prétendue absence d’image dans l’Islam, je pense que nous pouvons trouver, chacun à sa manière, notre façon de raconter nos histoires en évitant de tomber dans la vision ethnologique ou anthropologique. Nous devons oser et nous risquer d’autant plus que nous n’avons rien à perdre : Le marché est si fermé !
On retrouve dans « La Danse du vent » comme dans  » Laylâ, ma raison » la recherche d’une expression visuelle profondément ancrée dans le corporel en harmonie avec les éléments. La volonté poétique est évidente à l’écran avec des personnages comme Zazia, qui font appel au mythe.
Oui, ce sont les seuls repères du rêve. Je ne veux pas coûte que coûte explorer le patrimoine, mais j’aime bien choisir, par exemple un prénom qui définisse le personnage et l’ancre dans son contexte socioculturel.
Le personnage de Zazia, c’est l’équivalent d’Hélène de Troie, dans la Geste hilalienne (notre Iliade arabe). Elle représente la beauté et l’intelligence féminine par excellence. C’est la femme idéale, comme Laylâ, qui a été sublimée par le poète Qais-Mejnoun.
Ce qui m’intéresse quand je fais un film, c’est l’harmonie des éléments, leur musicalité. C’est ce qui fait l’œuvre et lui donne son émotion, sa beauté et sa force. Je suis revenu au désert parce qu’il m’offre cette confrontation avec la nature, la réalité, la magie et l’imaginaire. Il n’est pas aisé de le filmer quand on n’a pas les moyens d’un David Lean pour Lawrence d’Arabie ! Mais malgré cela je me le suis coltiné avec mon équipe et j’ai essayé à chaque fois de régler mon litige cinématographique avec lui. Outre les problèmes techniques (lumières, tempêtes de sable, traces, difficultés d’accès…), C’est un espace si vaste et si peu domptable pour en sortir une émotion forte. L’enjeu n’est pas seulement cinématographique, il est aussi thématique. Que raconter dans cet espace de liberté absolue et infinie et qui est aussi une prison pour le poète Qais-Mejnoun dans  » Laylâ  » ou le cinéaste Youssef dans  » la Danse du vent  » qui veut réaliser son film malgré tous les obstacles ?…
Le personnage est embourbé dans le sable comme dans sa démarche artistique ! Ces éléments jouent un grand rôle pour en exprimer les fluctuations.
Dans mes films et leurs titres (ceux que j’ai pu réaliser et les autres restés à l’état de projets), je me retrouve avec presque tous les éléments naturels dont parle Bachelard : la terre, le feu, le vent, l’eau, l’ombre de la terre, les miroirs du soleil, la danse du vent, la rumeur de l’eau. C’est une quête picturale et émotionnelle qui me permet de manipuler ces éléments et de vivre une sorte de corps à corps chaque fois que j’entreprends un film. Ce n’est pas une partie de plaisir mais c’est aussi une jouissance. Ce qui m’intéresse c’est d’émouvoir et de faire réfléchir un peu tout en donnant à voir.
Zazia hante les hommes, sorte de personnage féminin mythique qui les possède. Elle motive et absorbe à la fois.
Tout rêve est une chimère, une possession, mais c’est aussi merveilleux à voir. Zazia représente le rêve et le mirage inaccessible derrière lequel court Youssef, mais qui s’avère à la fin non impossible. C’est elle qui vient le sauver et lui dire que le plus difficile est dépassé et confirmer que seuls ses rêves, son rêve de retrouver Zazia, le sauve. S’ensuit cette explosion des images du film… Un film est aussi une histoire d’amour où le rêve peu prendre l’allure d’un fantasme qui finit par se réaliser. Ce que j’aime par-dessus tout dans le cinéma, c’est ce va-et-vient entre le réel et l’imaginaire qui permet de transcender la réalité tout en y restant ancré !
Le cinéma comme interrogation de la création a tendance à se prendre lui-même comme sujet. Alors que Reda Behi dans La Boîte magique tentait une voie autobiographique, tu choisis de mettre en scène l’angoisse de la création et la confrontation avec le cinéma.
Mon film tente plutôt une voie créatrice. J’ai d’ailleurs choisi mon ami Mohamed Chouikh pour incarner le rôle du cinéaste, le sien et le mien, mais qui doit être représentatif de nous tous. Ce qui m’importe, c’est surtout de voir comment nous pouvons continuer à filmer, à faire des images dans un contexte uniformisé et hostile qui élimine et rejette tout ce qui ne lui ressemble pas même jusque dans le rêve. Ce film est né du rejet d’un autre scénario qui n’a pas passé le cap des commissions. Et j’ai tenu justement à faire ce film malgré toutes les difficultés pour préserver ce rêve.
Le jeu de Mohamed Chouikh est remarquable en retenue et en finesse.
Oui, absolument. Je suis ravi de sa participation. Ce n’était pas un tournage facile. Il a apporté sa touche au personnage et l’a vécu entièrement. Personne d’autre que lui ne pouvait mieux jouer ce personnage et je suis heureux de l’avoir choisi. Je lui ai donné ma voix dans le film car il ne pouvait pas venir pour la post-synchro à Berlin et cela a scellé notre complicité dans cette représentation que nous voulions représentative de nous tous.
Pour prendre une référence chrétienne, le personnage du réalisateur est proprement christique.
C’est aussi une conduite humaine. Le désert est le berceau de toutes ces religions. Il est aussi mythologique si on veut : Quand il tire sa valise d’accessoires, il devient Sisyphe !
Face aux quatre quads qui déboulent, il lâche : « Sortez de mon décor » !
Oui, il s’y est cru. Il a habité son décor et se l’est approprié. Il est aussi l’espace de son exil, de sa panne ou de sa pause forcée ou voulue.
Et le voilà habillé d’un smoking…
Il a fêté le réveillon en solitaire et le lendemain, on retrouve son alter ego dont il doit se séparer et avec qui il veut rompre. Le « Ciao Pantin » est un clin d’œil au film de Claude Berri, mais aussi à ces Pantins que nous sommes devenus !
Les textes soufis sont à la fois poétiques et explicites.
Oui, ils sont d’une grande poésie et d’une grande éloquence tout en étant brefs et explicites. C’est une façon de régler des comptes avec moi-même, en m’adressant en même temps à ceux qui pensent que je vise et qui doivent se rendre compte que c’est bien à eux que je m’adresse pour leur manque de conscience et pour tout le mal qu’ils ont fait en essayant d’entraver nos projets et nos rêves. Je trouve que les pouvoirs sont plus intelligents que les cinéastes. Ces derniers n’ont pas compris que nous pouvions produire plus et mieux, s’il y avait un minimum de conscience, d’intelligence et de solidarité…
Tout cela fait du film une sorte de manifeste.
Pourquoi pas, si vous le voyez comme ça ! Tout film est en soi un manifeste car c’est un défi. Il faut aussi souligner la vanité d’un film, même si on le prend personnellement très au sérieux. Mais quelle épreuve à chaque fois ! Nous travaillons en dehors du système et sommes contre-nature dans ce métier.
En plus de la réalisation, nous sommes tous ou presque, devenus producteurs, parce que nous portons nos projets à bras-le-corps.
La solitude est très forte dans le film. N’y a-t-il pas une initiative comme la Guilde pour les cinéastes d’Afrique noire ?
Il y a une solidarité entre certains cinéastes mais il n’y a pas cette conscience du regroupement. La censure est dans nos têtes, pas ailleurs. Cette solitude de l’esprit est néfaste car il n’y a pas l’échange avec l’autre. Nous sommes souvent amenés à théoriser sur la production et la diffusion dans le contexte des festivals, mais nous ne discutons jamais de l’essence des choses.
Tu te poses clairement dans tes films la question d’une esthétique, ce qui n’est pas forcément le cas général. Est-ce sur ce terrain que le débat fait défaut ?
Je pense, car on a confondu le culturel, le civilisationnel et, le religieux. L’esthétique est peut-être une forme d’expression purifiée, mais qui permet l’objectivité et va à l’essence des choses.
Le fait d’utiliser le numérique a-t-il été un obstacle à cette volonté esthétique ?
Non, mais il est vrai que j’aurais bien aimé tourner en 35 mm, si j’en avais eu les moyens. Il faut dire que la synergie du film s’est basée sur le numérique : c’est ma rencontre avec l’équipe qui m’a fait écrire ce projet pour le tourner en numérique. Cela ne m’a pas empêché de faire mon cinéma !
Du coup, le film gagne en quotidienneté, en familiarité.
La preuve, le personnage de Youssef s’accroche à son décor, aux éléments. Il n’a pas le choix et c’est ce qui fait l’essence du film. Quand l’enjeu cinématographique et l’enjeu thématique (l’histoire, le psychologique ou le socio-politique) se confondent dans cette dualité importante dans mes films et dont parlait feu Serge Daney. Il avait écrit au sujet de mon court métrage Le Métayer « que l’espace devenait un enjeu cinématographique où il fallait retenir le spectateur dans un paysage aride, mais aussi un enjeu de résistance où il s’agit de défendre le lopin de terre que le métayer travaillait et qu’il s’appropriait en le bêchant », et puis sur l’Ombre de la terre, à propos de la survie de la communauté de l’Ombre de la terre qui se bat jusqu’au bout pour ne pas être déracinée de sa terre d’origine… »
Le personnage dit qu’il fuit le temps, la vieillesse et la mort.
Les années passent, 5 ans et parfois même plus entre un film et un autre. C’est vrai pour nous tous. J’ai abandonné plusieurs projets. Je les fais d’ailleurs brûler par le réalisateur dans le film… D’où l’importance, la responsabilité et la vanité à la fois d’un film. Sans trop dévoiler ce qui se dit dans le film, il faut méditer ce que lance l’un des personnages quand il interpelle Youssef :  » Qu’as-tu réalisé dans ta vie, même pas une dizaine d’heures utiles… « . Il est donc vital pour nous de préserver nos rêves.

///Article N° : 3364

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