Edito 54

Les langues du monde

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 » On nous dit, et c’est vérité, que c’est partout déréglé, déboussolé, décati, tout en folie, le sang, le vent. Nous le voyons et le vivons. Mais c’est le monde entier qui vous parle, par tant de voix bâillonnées. « 
Edouard Glissant*

Inéluctable ? Oui. On voit mal aujourd’hui la mondialisation économique faire machine arrière. Une logique ultra-libérale envahit la planète, creusant l’écart entre riches et pauvres, facilitant la circulation des produits et des capitaux mais pas des personnes, servant les intérêts financiers au détriment des valeurs humaines, ne considérant plus l’homme que comme un consommateur. La mondialisation masque l’accès inégalitaire à l’éducation, et fait ainsi obstacle à la démocratisation.
Tandis que cette course vers la modernité équivaut à une occidentalisation du monde, il semblerait que rien ne vienne du Sud. Le déséquilibre est croissant. Pire, la globalisation culturelle lamine par le bas, uniformise les pratiques sociales et la pensée, engendrant ce qu’Aminata Traoré nomme « le viol de l’imaginaire ». D’ici un siècle, prédit l’Unesco, 90  % des langues minoritaires pourraient avoir disparu.**
Pourtant, un souffle s’oppose à cette « dilution du divers ». Il n’est pas dans le repli sur une identité ou un territoire, et il n’est pas nouveau : un processus irréversible de métissage impose une autre logique. Il s’accélère aujourd’hui et la globalisation en renforce l’immédiateté. Edouard Glissant l’appelle « la mondialité », qu’il définit comme  » l’aventure extraordinaire qui nous est donnée à tous de vivre aujourd’hui dans un monde qui, pour la première fois, se conçoit à la fois multiple et unique « . Sa pensée nous ouvre de tels horizons que nous avons tenu à ouvrir ce dossier avec lui. Et si nous nous permettons de juxtaposer l’Afrique à son concept du « Tout-monde » ( » notre univers tel qu’il change et perdure en échangeant et, en même temps, la vision que nous en avons « ***), c’est parce qu’il nous semble remarquablement désigner la vision des créateurs africains d’un « espace du possible », vision aiguisée par la mémoire et la persistance de l’hégémonie occidentale, qui nourrit leur exigence de diversité.
Elle est stratégie de résistance contre la « dilution standardisée ». Comme le montre Landry-Wilfrid Miampika, les créateurs africains enrichissent l’imaginaire littéraire en s’opposant à une Histoire univoque et totalitaire. (p. 18) Depuis bien longtemps, ils retournent les outils artistiques, les subvertissent pour en faire des armes de la liberté de penser. La réédition du Devoir de violence de Yambo Ouologuem est à cet égard un événement : mondialiste avant l’heure, il a défini, comme le montre Boniface Mongo-Mboussa, de nouveaux espaces de liberté. (p. 23)
C’est ainsi par la culture que l’Afrique a résisté et continue de survivre face à la violence d’un processus que démonte Elikia M’Bokolo. Un nouveau discours culturel est à inventer pour une autre mondialisation qui respecte l’état de l’Afrique aujourd’hui. (p. 28) Ce ne seront pas des solutions toutes faites mais des pratiques, des modes de vie qui restaurent la dignité : plutôt que de se figer sur le terrain miné de l’africanité, Sylvie Chalaye montre dans son étude sur les dramaturges africains combien cela passe par l’affirmation de leur appartenance à l’humanité. (p. 37)
Mais il ne s’agit pas de s’universaliser au sens où l’entend la globalisation qui voudrait imposer un village planétaire au mépris de la multiplicité du divers. Il ne s’agit pas non plus de s’enfermer dans une opposition réductrice entre l’universel et le particulier. Virginie Andriamirado insiste sur le souci des plasticiens africains de dépasser cet antagonisme : résister à la globalisation n’est pas nier « la mondialité » mais concevoir qu’elle est la somme des particularités. D’où l’importance de les documenter : les biennales qui apparaissent au Sud ne sont pas des ghettos mais une affirmation de soi. (p. 111)
Pour ne pas s’enfermer dans un universel inopérant, José Pliya revendique la fécondité d’un travail sur la langue. L’alchimie du langage définit pour lui une poétique musicale passant par la traduction de ses langues d’origine. (p. 45) Affirmer le divers implique effectivement de traduire, exercice complexe. Taina Tervonen plaide pour son étude en Afrique, où elle est si présente et nécessaire. (p. 50) Chenjerai Hove redéfinit le rôle du traducteur comme un passeur et un co-créateur (p. 52), et Jean-Pierre Richard, son traducteur, note à quel point la littérature africaine est le parent pauvre de la traduction chez les éditeurs français. (p. 55) Sa passionnante étude historique du filtrage qu’ils ont imposé à la littérature sud-africaine en est un édifiant exemple. (p. 59)
Il faut donc lutter pour exister. Kathleen Gyssels montre à l’exemple des écrivains antillais combien cela peut passer par l’appropriation de l’outil même de la globalisation : l’internet. (p. 117) Les nouvelles technologies sont une chance si on les considère comme un outil : elles permettent la constitution de réseaux transcendant les frontières. C’est bien la stratégie proposée par Aminata Traoré (p. 72) et que l’on retrouve dans tous les domaines artistiques. Ayoko Mensah décrit comment la danse contemporaine africaine en profite pour poser des alternatives face aux paradigmes imposés à coup de subventions par les coopérations étatiques. (p. 102)
Car c’est bien de cela qu’il s’agit : comment s’imposer face à la définition que l’Autre donne de soi. La world music, comme le montre Gérald Arnaud, est un piège où l’artiste doit lâcher sa particularité pour entrer dans des critères posés comme universels. Il doit passer par l’émigration pour la survie, au sens propre comme au figuré. Et Gérald d’en appeler à l’affirmation des musiques incompatibles ! (p. 79)
Une utopie ? Elle est possible car elle est déjà réalité : le colon est déjà colonisé. La résistance à la tristesse uniformisante trouve un terrain fertile chez celui-là même qui l’a initiée. Comme le note Sylvie Chalaye dans son étude sur Joséphine Baker, même les canons esthétiques de beauté ont muté au contact des corps noirs. (p. 93)
C’est bien d’une subversion qu’il s’agit : l’apport culturel africain aide à quitter les corsets et poétise les imaginaires. L’Afrique qui n’a jamais eu le pouvoir sait qu’on peut vivre sans ! Et qu’on peut changer le monde sans le prendre – expérience essentielle pour notre temps. Cela passe par une mise en relation, non de façon duelle mais dans cette globalité que permettent d’envisager les nouvelles technologies, par la mise en réseaux des diversités.
L’enjeu est d’acquérir la liberté de penser sa vie sans se soumettre ou dominer, de vivre des projets permettant de sortir de la dépendance ou de la domination pour accéder à des statuts d’égalité. La liberté de pensée suppose donc de cesser de se penser victime tout en regardant son Histoire en face afin de pourchasser les restes de soumission dans notre imaginaire. Les oeuvres artistiques nous aident à dénouer cette délicate contradiction.
A l’heure où face aux violences paroxystiques produites par l’accumulation des humiliations, ce qui se passe en Irak nous montre que la perte de légitimité des Etats-nations dont témoignent notamment les manifestations massives pour la paix a du mal à laisser la place à des légitimités internationales. Dans les marges, des pratiques « altermondialistes » pour une « autre » mondialisation fondent une ouverture, une autonomie, une maturation psychique et civique porteuses d’espoir, qui pourraient en soutenir la redéfinition.
Les ambivalences de son Histoire ont fait de l’Europe un point de contact des civilisations : sa « vieille » expérience d’une diversité culturelle représentative du reste du monde doit être mise en avant, pour montrer aux Américains que le monde ne peut pas être américain. L’apport culturel africain est à ce égard essentiel et doit être valorisé. Il aide à aller plus loin que le monde pensé par l’Occident, vers cette « poétique de l’imaginaire » dont parle Glissant, vers l’écoute des langues du monde.
Cela suppose d’aiguiser son regard et de connaître son origine. L’œil et les racines : c’est ce que nous semble exprimer le logo que nous avons choisi pour Africultures, ce symbole adrinka ghanéen qui signifie l’attention féminine, la patience et la tendresse. Il résume un programme et une attitude, que nous voudrions ancrée dans la clarté critique.
Après 53 numéros mensuels sur plus de cinq années, et près de 2500 articles publiés sur notre site internet, nous inaugurons aujourd’hui une nouvelle formule trimestrielle plus fouillée, espérant mieux répondre ainsi à l’exigence d’approfondissement face à un monde en désarroi. Prenant acte du développement foudroyant de l’internet, nous réservons désormais l’information et la réactivité à l’actualité à notre site qui accueille quotidiennement quelque 2000 visiteurs. Notre réflexion est une recherche de repères. Elle passe par l’ouverture au débat et la parole donnée aux créateurs, tant nous croyons dur comme fer que l’art peut guider la pratique et la pensée.
Cela ne peut passer par une fixation culturaliste. Aussi avons-nous choisi pour notre nouvelle maquette les dessins provocateurs d’un illustrateur qui se démarque des évidences simplistes que l’on expecte si souvent des artistes africains : le franco-togolais William Wilson. Ils nous placent là où on ne nous attend pas, et c’est bien là que nous désirons être.

* Edouard Glissant, Traité du Tout-monde – Poétique IV, Gallimard 1997, p. 15.
** Le Monde, 2 avril 2003, p. 26.
*** Ibid, p. 176.
Ce dossier est illustré par les œuvres de l’exposition L’Europe Fantôme, Visions africaines de l’Europe et des Européens, du 28 mai au 6 juillet 2003, Galerie Vertebra, Bruxelles, qui constitue une importante contribution à l’exploration du rapport sud-nord. ///Article N° : 2841

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