Entretien d’Olivier Barlet avec Jean-Servais Bakyono

Cannes mai 1997
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Quels sont tes critères d’analyse en tant que critique africain ?
Je ne fais pas la différence entre film africain ou non : je ne vois qu’une œuvre. Pour lire le film, je n’ai pas de critère pré-défini. Je me laisse guider comme un spectateur normal, mais avec une distanciation. C’est après coup que j’essaye de voir au niveau du langage symbolique utilisé par le cinéaste quel appareillage critique je peux appliquer pour mieux disséquer l’œuvre. Tout me sert.
Je suis frappé à quel point tu utilises dans tes écrits la musique, le jeu des acteurs etc. plutôt que la seule thématique.
Et même les ambiances : le croassement d’un corbeau préfigurera un événement funeste ou soulignera la détresse d’un personnage. Les couleurs ont aussi leur importance pour la compréhension du film. Je fais très attention aux clins d’œil et aux références qui expliquent les parentés et les volontés d’approfondissement esthétique. La culture de base d’un cinéaste détermine ses oeuvres.
Quelle est ta démarche première ?
Je commence par saisir la cohérence de l’histoire, sa crédibilité, et la concordance du jeu des acteurs. Il n’y a pas d’œuvre ratée de prime abord : le critique doit être bon public car c’est un médiateur. Sinon, il risque de passer au-dessus du spectateur moyen. La critique doit prendre en compte toutes les dimensions du film. Dans Le Destin de Youssef Chahine, il convient par exemple de saisir le sens de la référence à Aristote et son influence sur la pensée humaine actuelle. Même si l’article n’en fait pas état, cela permet d’être plus précis.
Qu’est-ce qui te paraît le plus important aujourd’hui ?
La qualité de l’image : c’est elle qui permet de saisir le dialogue et de décrypter les silences, les émotions. Mais tout doit fonctionner en adéquation. Je n’écris pas pour le public de mon journal mais pour le spectateur moyen : je ne catégorise pas les spectateurs en intellectuels ou autres. Ce serait un leurre : un analphabète peut, avec un son regard vierge, lire plus profondément un film qu’un intellectuel qui l’aborde avec des préjugés et sa culture cinématographique ou livresque. Toute critique est subjective mais j’accorde une importance spéciale au regard vierge du spectateur. Et à l’émotion esthétique.
Est-ce ainsi que tu définis le spectateur africain aujourd’hui ?
Il est difficile de généraliser. Les Africains ont été nourris du cinéma hindou programmé dans toutes les salles populaires : ils adhèrent immédiatement aux musiques de romance de ces films. Les westerns américains, italiens, puis les films de karaté les ont également marqués. Les cinéastes, eux, étaient souvent à l’école du ciné-club.
Comment le spectateur africain vit-il le télescopage entre le rythme des films africains et celui des films occidentaux ?
Il a été modelé mais il est ouvert à tous les courants cinématographiques. J’ai souvent fait des sondages micro en main à la sortie des salles. La principale critique contre les films africains est de trop restituer l’image quotidienne : c’est une critique de la pauvreté de création plus qu’un problème d’esthétique.
N’est-ce pas un problème d’image du film auprès du public ?
Il y a effectivement un problème de médiatisation : sans radio ni presse, le film n’existe pas. Il n’y a pas d’affiche en ville. C’est ce qui a poussé les exploitants à organiser des séances de presse avant la sortie en salle. Les cinéastes ne prévoient pas assez la promotion de leur film. Ils se contentent de quelques interviews. Lorsque l’exploitant voit que le film ne remplit pas la salle, il le décroche, sans remarquer qu’il a programmé un film africain en même temps que la bombe sexuelle Sharon Stone… Mais un bon film africain peut s’imposer : il arrive même que les gens se bagarrent pour entrer !
Un critique africain est-il plus à même de juger les films africains ?
Un critique est un critique, qu’il soit chinois, russe ou africain. Les appareillages critiques sont semblables. Il est dangereux d’affirmer qu’un critique serait mieux nanti qu’un autre pour lire un film. Un Français peut faire une excellente critique d’un film africain.
Lequel ne percevra pas forcément le sens par exemple de la Mami Wata dans Buud Yam…
C’est un bon exemple : le mythe de Mami Wata a été utilisé dans beaucoup de films africains. Sa représentation a rarement été réussie. Gaston Kaboré, en utilisant la surimpression, en réussit une image simple mais poignante. Un Chinois comprendrait aussi que l’on fait référence à la reine des eaux : il sera sensible à l’universalité du mythe.
Mais tu fais appel à ta culture pour analyser les oeuvres…
Un exemple : dans Dakan, Mohamed Camara utilise deux thèmes musicaux historiquement marqués. Le premier a été composé lors de la chute d’Almamy Samory Touré pour le réhabiliter. Le deuxième s’inspire du premier avec des instruments modernes réutilisant la cora de Sory Kandia. Un tel thème ne vient pas pour illustrer le récit mais cherche à lui donner une consistance, ce qui me semble en porte-à-faux dans le cas de ce film. La musique est très importante dans un film : le cinéaste l’utilise comme artifice, comme couleur ou comme personnage. Cela échappera à un critique étranger qui pourra en faire une lecture autre et cela vient nuancer ce que je disais auparavant !
Les critiques africains marquants sont fort peu nombreux : pourquoi ?
Cela tient aux écoles de journalisme : l’option journaliste culturel est peu choisie. La culture est souvent marginalisée dans les journaux africains. Ces dernières années, des journalistes ont renversé le courant. Certains ont bénéficié de stages de perfectionnement. A l’occasion du Masa, la Coopération a participé à la formation de journalistes culturels pour couvrir l’événement. Par ailleurs, écrire sur la culture est complexe : cela demande plus de rigueur et les journalistes préfèrent souvent couvrir les événements mondains. Enfin, les journaux font appel à la critique universitaire qui écrivent des articles de haut niveau. Et puis les événements culturels se déroulent souvent la nuit : l’investissement est lourd pour peu de satisfaction morale ou intellectuelle car le feed-back est faible.
Les revues ont souvent déjà rendu compte des films avant qu’ils arrivent sur le marché africain et que tu puisses écrire ta critique. Cette médiatisation anticipée est-elle un problème ?
Je l’ai longtemps cru mais j’ai constaté que ces revues sont lues par une élite peu nombreuse qui n’attend pas forcément de lire les critiques pour aller voir un film. La télévision et la radio ont une plus grande influence que les journaux : si elles rendent compte des films africains passant au Fespaco ou à Cannes, le public les attendra. Mes articles sont lus par des groupuscules !
Comment juges-tu la critique occidentale ?
Elle est souvent un résumé du synopsis puis un jugement péremptoire : soit on encense, soit on descend. On ne trouve pas cette exigence d’analyse et de rigueur qu’un critique devrait avoir face à une œuvre. La critique occidentale choisit souvent la facilité. Elle est facilement idéologique plutôt qu’esthétique. Je n’ai pas d’a priori en abordant une œuvre : je me laisse guider et progresse par une succession de questions. Une critique est le produit d’un long travail. Chaque fois que je vois un film, j’apprends. Plutôt que de dire que je suis critique de cinéma, je préfère dire que j’écris sur le cinéma.
Des cinéastes t’en veulent quelquefois ?
Il m’arrive souvent d’être traité de malhonnête et de tous les noms mais j’accepte car cela me semble normal. J’essaye de favoriser le dialogue et un enrichissement réciproque. Certains cinéastes sont ouverts à la critique et d’autres réfractaires…
Certains films te semblent-ils pécher par manque d’approfondissement ?
Oui, les scénarios sont souvent trop peu travaillés. Cela tient au fait que le cinéaste porte seul son film. Il lui faudrait accepter d’autres regards sur son travail : cette distance lui permettrait d’ouvrir son œuvre. Il ne puise pas assez dans sa civilisation, ne lit pas assez… Les cinéastes échangent peu entre eux sur l’image et la technique. Un travail en commun sur certains films leur apporterait davantage de professionnalisme.
Etat des lieux des cinémas d’Afrique aujourd’hui à Cannes ?
Je suis chaque fois comblé : les films sont aboutis techniquement et la diversification des écritures ravit. On assiste à des tentatives, de nouvelles voies, une nouvelle cuvée qui donne beaucoup d’espoir. J’ai du mal à cerner le concept de  » cinéma de brousse  » que la critique occidentale a forgé pour catégoriser les films d’Afrique : s’agit-il d’un cinéma folklorique ou d’un cinéma original s’imprégnant des valeurs des civilisations africaines ?
Les critiques de Cannes ont l’air d’enfermer la référence au mythe dans un passéisme figé.
Souleymane Cissé a investi le mythe et l’a éclaté, l’ouvrant à tous, comme Cheikh Oumar Sissoko ou Adama Drabo. La création est audace : ces films participent du questionnement de l’époque contemporaine. Des regards différents peuvent converger.
Qu’est-ce que les cinémas d’Afrique peuvent amener au monde d’aujourd’hui ?
Je ne suis pas prophète. Je crois qu’ils apportent leur différence, une esthétique, un approfondissement à travers ces mythes fondateurs. Les cinéastes africains ont juste commencé à dire leur culture, avec leur sensibilité, sans s’autocensurer par rapport au cinéma occidental.

Jean-Servais Bakyono est critique de cinéma ivoirien, Le Jour, Abidjan///Article N° : 139

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