Sortir des bois

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Raharimanana réagit à la « Correspondance » d’Alain Mabanckou, « L’Amérique noire à N’Djaména », parue dans le n°57 d’Africultures.

Bien cher Alain,
Je n’irai pas par quatre chemins – on se connaît trop pour prendre des détours –, pour te dire que j’ai été très surpris par ta dernière chronique à Africultures. Je n’ai pas l’intention de contester ta vision des rencontres de N’Djaména, appelées trop vite  » nouveau congrès  » à mon goût – mais ça, c’est un autre débat. Je ne contesterai pas non plus le terme d’Africains-Américains que tu utilises, mais de grâce, laisse ces écrivains assumer leurs identités ! Avoir la peau noire serait une obligation d’adhésion à l’Afrique et à sa cause, même si on connaît tous l’histoire de l’esclavage à destination de l’Amérique ? Voici que nous revendiquons, exigeons même de ceux qu’on a envoyés, vendus, exilés au-delà des mers, une implication totale dans le sauvetage de l’Afrique ! Avions-nous déjà fait ce devoir de mémoire : reconnaître notre part de responsabilité dans la traite des esclaves ? Traite qui a saigné notre continent autant que ses enfants – rappelle-toi du sort que nous avons réservé à Yambo Ouologuem lorsqu’il a abordé cette question. Nous étions-nous scandalisés du sort réservé à l’Amérique noire ? Que ferons-nous si à leur tour Toni Morisson que tu cites, Amiri Baraka nous somment de sauver cette Amérique noire ? Peut-on dire que cette Amérique noire fait partie de la diaspora africaine ? J’en doute. Les choses ne me semblent pas aussi simples. L’engagement est une histoire personnelle, intime que l’on ne peut comme cela exiger des uns et des autres, et tu le sais trop bien.
C’est à cette question de l’engagement que je veux en venir. L’histoire de la littérature africaine est indissociable de l’engagement, je ne te ferai pas un cours là-dessus. Senghor vient de nous quitter, Mongo Beti vient de nous quitter, Kourouma vient de nous quitter. Ils ont porté l’Afrique avec eux. Avaient-ils le choix d’agir autrement ? Ce statut d’auteur engagé a-t-il trop pesé sur leur écriture ? Ont-ils oublié de travailler leur style ?
Je suis parmi ceux qui pensent que l’écrivain africain ne peut décemment contourner cette question de l’engagement, car comment écrire, jouir simplement de l’écriture, du luxe que cela donne – liberté incomparable de celui qui construit un monde propre à lui –, quand la matière même de cette écriture, la culture, la société africaine, est l’objet de toutes les oppressions, de toutes les pauvretés ?
Oui, je peux concevoir un détachement extrême de l’auteur, car en vérité, que peuvent quelques lignes contre les armes, contre les maladies ? Rien, dirions-nous. Rien. Absolument rien. Ce ne sont pas les auteurs qui gouvernent le continent. Ce ne sont pas les auteurs qui prennent les décisions, qui organisent la paix, la santé, l’éducation. Sur ce point, tu as parfaitement raison. Et même si l’auteur parviendrait au pouvoir, aura-t-il la capacité de réaliser l’utopie de ses œuvres ? L’histoire fourmille d’exemples à ce sujet. Hors de la cité, le poète est sublime ; l’exil le magnifie, lui confère un statut de légende. Le poète agit rarement sur le présent qui a ce don de fonctionner dans l’aveuglement de sa propre nature, enchevêtré qu’il est dans les mailles du passé, dans l’angoisse du futur. Il nous faut alors sortir du temps, sortir du présent pour être un peu plus lucide, prendre de la distance. Et c’est cet acte d’exil volontaire qui nous bascule dans le scandale car mise à nu de la société, mise à nu de nos errances, de nos déviances. L’errance du continent n’est que trop visible dans nos œuvres respectives. Dans la tienne comme dans la mienne. Dans celle de Kossi. Dans celle d’Abdourahman. Dans celle de Kangni. Dans celle d’Eugène…
L’engagement n’a jamais contredit la beauté et toute beauté est scandaleuse, amène le regard vers l’inacceptable. Le temps est venu maintenant de sortir des bois. Avant, nous pouvions nous cacher derrière les figures imposantes de nos aînés : Sony Labou Tansi, Mongo Beti, Ahmadou Kourouma, les laisser marteler nos colères et nos frustrations. Nous avons assisté à leurs histoires tragiques. Les dictateurs sont tombés mais nos aînés aussi ont rendu les armes, nous laissant des œuvres inoubliables comme Le Soleil des indépendances, La Vie et demie et bien d’autres encore. L’intuition de finir dans les mêmes conditions – dans les mêmes cloaques, devrais-je dire –, nous gagne car nous savons que l’oppression a simplement changé de figure. Déjà, nos premiers pas dans l’écriture furent imprimés sur des sables mouvants, fin de règne des grands dictateurs et institutionnalisation de l’imposture  » démocratique « . Des tapages et des exubérances des empereurs tropicaux, nous passons maintenant aux silences des magouilles des nouveaux maîtres de l’Afrique. Silence imposé. Silence organisé. De ces gens qui triment. De ces gens qui meurent. Par la machette ou par la famine. Par le sida ou par une simple toux que l’on traîne et qui finit par tuer. Pas d’armes de destruction massive. Juste une profonde acceptation de la fatalité. Nous avons quitté nos pays puisque nous voulions contourner ce silence. Aucune possibilité de publication. Aucune possibilité de vie littéraire. Aucune liberté de se construire comme nous l’entendions. J’imagine la surprise des critiques littéraires quand ils nous ont vu débarquer presque tous en même temps – entre 1987 et 1990. Nous n’étions alors que de jeunes auteurs pleins de promesse… mais pleins de révolte aussi, de désir de se soustraire à cet héritage de nos aînés, un héritage lourd à porter, toute la douleur du continent en fait. Nous qui n’avions que le désir d’écrire, de manier la langue, de jouer avec l’esthétique, de juste raconter une histoire, voilà qu’on nous assigne du haut de nos vingt ans la mission de sauver l’Afrique !
Nous avons découvert la profusion de la vie littéraire en France, en Occident. L’illusion de renouer avec l’acte premier de l’écriture : jouissance des mots, vertige de la création et orgueil du style. Où nous situer ? Dans la littérature française ? Dans la littérature africaine d’expression française ? Dans les littératures nationales ? Dans la littérature de la diaspora africaine ? Salons, colloques, conférences se sont succédé pour débattre de ces questions mais nous savons fort bien que la faille d’où a surgi notre écriture provient du pays. Nous pourrons nous enfuir longtemps, nous ne pourrions pas nous échapper de nous-mêmes.
Faut-il prendre cette situation comme une malédiction ? Comme une chance ? Je ne peux oublier la parole de cet académicien français qui me dit alors qu’il me remettait le prix de poésie J. J. Rabearivelo, jour où je venais à peine de me faire connaître du public malgache :  » Vous les écrivains africains, vous avez de la chance, vous avez plein de matière sous la main, toute cette pauvreté, tout ce malheur… « . Jusqu’à maintenant, cette phrase me laisse sans voix. A ton tour de méditer là-dessus…
Je ne te demande pas de devenir le chantre de l’engagement. Je te demande juste de respecter le choix des uns et des autres.
Avec toute mon amitié.

Poète, dramaturge et nouvelliste, Jean-Luc Raharimanana est né à Antananarivo (Madagascar) en 1967. Il est auteur de nouvelles : Lepreux et 19 autres nouvelles (Hatier, 1988), Lucarne (Le Serpent à plumes, 1996, 1999), Rêves sous le linceul (Le Serpent à plumes, 1998), et d’un roman : Nour 1947 (Le Serpent à plumes, 2001, 2002) ainsi que des pièces Le Prophète et le président (Ubu Théâtre, New-York, 1991) et Le Puits (in Brèves d’ailleurs, Actes-Sud Papiers, 1997). Il a coordonné, avec Soeuf El Badawi, le recueil Dernières nouvelles de la Françafrique (coéd. Vents d’ailleurs & Sankofa et Gurli, 2003).///Article N° : 3378

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