La dernière image

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J’ai rencontré pour la première fois Ahmadou Kourouma il y a une dizaine d’années. A l’époque je venais de publier mon deuxième recueil de poèmes, L’Usure des lendemains. Kourouma était de passage à Paris pour un salon du livre. Comme d’habitude, ces manifestations fourmillent de monde, de lecteurs, de flâneurs, de journalistes…
Entre les tables d’éditeurs, je vis un être qui me dépassait d’une tête, les traits du visage bien dessinés, les mains courant le long du corps. L’homme, de sa haute taille de statue d’Ousmane Sow, fendait la foule dans une indifférence générale : en France on ne le connaissait pas encore, à l’exception de quelques rares défenseurs des littératures africaines.
Tandis que le public et les journalistes se ruaient après les écrivains de la créolité qui avaient alors le vent en poupe, Kourouma, oisif, un peu désorienté, s’avança vers moi, compulsa mon recueil de poèmes, demanda à l’acheter. La jeune fille qui tenait le stand des éditions Nouvelles du Sud poussa un soupir de soulagement : personne n’avait acheté un seul exemplaire de mon livre depuis l’ouverture du salon…
Au grand désespoir de la vendeuse, je m’interposai, je refusai l’idée de voir un des nos classiques acheter le livre d’un inconnu, d’un auteur mineur. La vendeuse me regarda avec des grands yeux et me souffla :
– Ce Monsieur est un classique ? Je croyais que les classiques étaient tous des gens morts !
Kourouma éclata de rire et lança :
– Les jeunes sont toujours entrain de momifier les vieux !
Deux ans après ce salon, je croisai de nouveau Kourouma, mais cette fois-ci à Abidjan alors que je rendais visite à l’écrivain Jean-Marie Adiaffi. Nous nous rencontrâmes à la Librairie de France, et je lui remis un exemplaire de Bleu-blanc-rouge, le premier roman que je venais alors de publier chez Présence Africaine. Il prit la peine de m’envoyer une petite lettre que j’exhibais à l’époque comme un trophée, comme la médaille d’or de Mohammed Ali aux Jeux olympiques de 1960…
Par après, ce fut le silence de sa part. Plus rien. Comme beaucoup, je pensais qu’il ne serait que l’auteur de deux livres : Le Soleil des Indépendances et Monnè outrages et défis. J’étais persuadé que Kourouma était voué au destin de ces écrivains dont l’oeuvre avait été scellée, cimentée avec le premier titre. Comme Cheikh Hamidou Khane avec son Aventure ambiguë. Comme Yambo Ouologuem et Le devoir de violence…
Et puis, vers la fin des années 90, le critique littéraire et professeur de littératures francophones Pius Ngandu Nkashama me fit parvenir une invitation pour un salon du livre en Charente Maritime, dans une petite bourgade appelée Coze. Un petit coin perdu où je voyais pour la première fois des chèvres en liberté en pleine France…
Kourouma était l’invité principal de ce salon. Et nous nous retrouvâmes de nouveau. Nous étions logés dans une maison de l’époque médiévale et qui dominait le voisinage. Kourouma occupait l’étage au-dessus. Pius Ngandu Nkashama et moi, nous partagions les deux chambres du rez-de-chaussée.
Le matin, au cours du petit déjeuner, Kourouma nous fit part d’un roman qu’il avait achevé, qu’il comptait publier dans quelques mois.
L’air pessimiste, il soupira :
– Je ne suis plus jeune comme vous, je suis un volcan éteint, je vais seulement me réveiller un peu, mais peut-être que je livrerais mes dernières laves avec ce livre…
Pius Ngandu le charria, le poussa à nous dévoiler le titre de ce livre.
Avec une espèce de gêne, Kourouma entreprit de tartiner maladroitement un bout de pain avant de murmurer :
– En fait ce livre sera construit en plusieurs veillées… Le titre provisoire est En attendant le vote des bêtes sauvages… Mais je crois que je vais le changer…
Et bien plus tard, lorsque le livre parut, nous constatâmes, Pius Ngandu et moi, que le titre provisoire avait résisté aux tentations de Kourouma de le changer…
C’était ce livre qui allait l’introduire vraiment dans la sphère de la littérature française et le sortir de ce ghetto dans lequel la plupart des écrivains francophones sont parqués…

Alors que l’auteur était devenu un écrivain à succès, il demeurait proche des jeunes créateurs. Il avait su garder la modestie et l’humilité qui caractérisaient sa personnalité.
Allah n’est pas obligé le hissa au sommet des écrivains les plus en vue de la langue française. Il obtint le Prix Renaudot comme Yambo Ouologuem, bien avant lui.
Je me rendis compte que malgré sa constitution physique et sa volonté de vivre, la souffrance le tenaillait. J’allais le croiser pour la dernière fois à Lyon, au cours d’un salon européen. Et là, j’étais resté sans voix. Il sortait de la salle des conférences, me croisa dans le couloir, me prit dans ses bras et me dit :
– Mais dis donc, Boniface Mongo Mboussa ! Comment marche ton livre Désir d’Afrique ?
Je ne pouvais pas lui dire que je n’étais pas Boniface Mongo Mboussa dont il avait préfacé ledit ouvrage.
Et je me contentai d’acquiescer :
– Le livre marche bien, merci vraiment pour ta préface…
Il longea le couloir, je suivis du regard sa silhouette qui disparut.
C’était malheureusement la dernière image que j’allais garder de lui…

Ann Arbor, Michigan, USA, le 27 janvier 2004///Article N° : 3265

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