Ahmadou Kourouma : un parcours atypique dans les lettres africaines

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Bien que né en 1927 (époque de la mise en valeur des colonies) et ayant servi dans l’armée coloniale en qualité de tirailleur, Ahmadou Kourouma n’instruit pas tout de suite le procès du colonialisme.
Avec Les Soleils des indépendances (1968), il dénonce les désillusions engendrées par les indépendances politiques en Afrique. Vingt ans plus tard, il s’attaque dans Monné, outrages et défis (1990) à la colonisation, au moment où cette problématique paraît désuète dans les lettres africaines. Ce qui lui permet de l’aborder avec lucidité. La colonisation n’est plus évoquée ici de façon romantique : il n’y a plus les méchants Blancs d’un côté et les doux nègres de l’autre.
Son dernier roman, En attendant le vote des bêtes sauvages, renoue avec l’Histoire africaine contemporaine. Il met en scène un dictateur, Koyaga, dont la pratique du pouvoir est indissociable de la sorcellerie et de la magie.
Ancien tirailleur de l’armée coloniale, Koyaga arrive au pouvoir à la suite d’une coup d’Etat, après avoir étranglé son prédécesseur. Mais aborder après Sony Labou Tansi le thème de la dictature s’avère une démarche suicidaire. Ce suicide, Kourouma le frise de peu. Car pour un lecteur des textes laboutansiens, la pratique du pouvoir de Koyaga fait partie du déjà vu. D’autant plus que ce dernier a pour idoles Bokassa et Mobutu. Deux tyrans chez qui l’exercice du pouvoir dépasse la fiction de Kourouma.
Sur le plan stylistique Kourouma n’innove pas non plus. Son originalité réside par contre dans la stratégie narrative adoptée pour tourner en dérision Koyaga. Écarté du pouvoir par le vent des conférences nationales, Koyaga se fait réciter son donsomana (une geste) par le griot et son répondeur. Ceux-ci le comparent tour à tour à Samory, Soundiata, etc. Mais au fil du récit, les louanges se font rares, deviennent un réquisitoire de sa tyrannie. Un réquisitoire où l’ironie et le pastiche se confondent avec la satire des proverbes.
Au bilan, nous retrouvons dans ce livre toutes les vertus de Kourouma : fascination pour le genre épique, structure narrative complexe (depuis Monné…), culte de l’insolence qui est incontestablement une invitation à l’indocilité pour reprendre l’expression d’Achille Mbembe. Avec ce dernier roman, Kourouma clôt une trilogie couvrant plus d’un siècle de l’Histoire ouest-africaine

Ahmadou Kourouma, En attendant le vote des bêtes sauvages¸ Seuil 1998, 130 FF. ///Article N° : 535

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