La Vie sans Brahim

De Laurent Chevallier

Print Friendly, PDF & Email

 » Une histoire réelle qui pourrait commencer par ‘il était une fois’  » : cette première phrase de commentaire arrive comme un programme pour ce documentaire issu d’une amitié forte entre le réalisateur et Mostafa El Affi, d’origine marocaine, seul immigré vivant avec sa famille à Soisy-sur-école, un gros village d’Ile de France. Un programme que Laurent Chevallier va tenter de réaliser, non en contant une histoire linéaire mais en allant à la découverte mosaïque d’un homme profondément déçu par son environnement et à qui manque la chaleur d’un ami mort trop vite.
L’ami de Mostafa, c’est Brahim :  » un cœur gros comme ça, aimé de tout le monde « . Pour le sortir de ses soûleries et de sa dérive, Mostafa lui avait fait tenir l’épicerie qu’il gère au village, ce qui leur permet de la garder ouverte 7 jour sur 7, matin et soir. Brahim est sans papiers : des complicités dans le village lui permettront d’en retrouver pour rentrer au pays où il a lâché sa femme enceinte 22 ans plus tôt. La mort le fauchera à son retour, laissant Mostafa orphelin d’un ami qui le sauvait de la froideur de l’environnement, dont témoigne la terrible entrevue avec le maire en début de film.
Chevallier, qui avait animé un atelier documentaire au village, a d’anciennes images de Brahim, émouvants instantanés d’un homme que nous ne découvrons que par le vide qu’il laisse après lui. Comme a son habitude, il ménage des attentes pour lentement bâtir un puzzle où derrière Mostafa se profile l’être cher, l’ami intime devenu plus important que sa propre famille. Si histoire il y a, c’est que rien n’est simple : Mostafa comprend vite que la jovialité de Brahim faisait le succès du commerce et que le restaurant couscous, leur projet commun qu’il a dû monter seul après sa mort, ne pouvait marcher qu’avec lui. Mais il saisit aussi que ce qui touchait les gens chez Brahim, c’était  » le guignolo, le soûlard qui n’a rien à cirer de l’argent « . En somme,  » l’intégration, c’est manger le cochon et boire de l’alcool « … Tout est dit : sauf exceptions, les habitants de ce village n’ont accepté Brahim que parce qu’il les imitait. L’immigré n’a d’intégration possible qu’en s’assimilant, sorte de mascotte désincarnée.
Le cercle vicieux est bouclé : Mostafa n’a pas la vocation du guignol et préférera un nouvel exil vers une ville où se fondre pour échapper au piège. Triste conclusion que prépare un épisode au Maroc, sur les traces de Brahim, où le cinéaste et Mostafa montrent une vidéo de lui à sa famille, figurant ce que disait Godard :  » Le cinéma fabrique des souvenirs « . La faillite de l’intégration est là : dans l’impossibilité pour des immigrés pourtant plus que volontaires de s’inscrire dans la mémoire collective (il n’y avait que deux personnes à l’enterrement de Brahim). La réussite de Laurent Chevallier et de Mostafa El Affi est de le faire main dans la main, par le cinéma.
La belle voie nostalgique de Souad Massi chante en arabe :  » Raconte, conteur, raconte une histoire, une légende, parle-nous des gens d’antan, commence par ‘il était une fois’, offre-nous des rêves, chacun d’entre nous a une histoire au fond de son cœur… « . En écho au commentaire de départ, la chanson est sous-titrée, pour boucler le cycle. Abdelkrim Bahloul a également récemment utilisé Raoui (le conteur) dans Le Soleil assassiné, mais il ne la sous-titre pas, préférant lui laisser la liberté d’émouvoir par elle-même. C’est peut-être dans cette différence que La Vie sans Brahim trouve sa limite, dans une volonté démonstratrice que renforce aussi le peu d’expression laissée aux gens du village, sorte d’absents coupables n’ayant pas droit au prétoire. Mais ce film qui se pose en un très humain réquisitoire a sa raison d’être : rappeler que sont nombreux les Mostafa qui mettent leur énergie à participer à la vie collective et ne récoltent au mieux qu’une splendide indifférence.

///Article N° : 3266

  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire