L’enfant noir

De laurent Chevallier

 » L’Afrique doit chercher une certaine Rédemption, disait le regretté cinéaste guinéen David Achkar. Elle doit se confronter à son propre mal. Mon film (Allah Tantou) marche bien aux Etats-Unis auprès des jeunes étudiants qui veulent repositionner leur identité noire dans son ensemble et non seulement dans un rêve d’Afrique charriant des images d’Epinal à la Camara Laye, celles d’une Afrique imaginée qu’on a envie de retrouver.  » On pense aux critiques qu’adressait Mongo Beti à la littérature du Guinéen Camara Laye (L’Enfant noir) en lui reprochant d’être ce que les colons attendaient d’un bon intellectuel nègre…
Et voilà qu’un intellectuel blanc se trouvant en Guinée choisit justement en 1995 L’Enfant noir écrit en 1953 pour son premier long métrage, pour illustrer l’Afrique…
Le résultat est affligeant : toutes les images d’Epinal dont parle Achkar y sont. Le fait de transposer dans la Guinée de 1995 le roman de Laye renforce encore davantage le poids des clichés. La volonté documentaire est forte : voix-off, présentation de l’école, de la famille, des lieux de vie, des jeux etc. Le commentaire dit  » chez nous… « , s’adressant ainsi à un regard extérieur. Il documente d’abord le village : la récolte, l’artisanat d’or, le sacrifice du départ, la cérémonie de circoncision, le taxi-brousse et les chaos de la piste… bref  » l’Afrique éternelle « , traditionnelle et anecdotique. L’image se fait douce, la lumière est crépusculaire, les tons ocre dominent et la kora charme le tout tandis que la parole du grand-père couronne l’édifice. Rien n’est oublié.
Baba peut alors partir pour Conakry, la capitale, la grande ville, où il sera hébergé par son oncle et sa famille pour y faire des études (à l’école des Blancs, où les classes ne sont pas surchargées…) : il y est présenté comme le neveu de Camara Laye, que certains élèves ont lu. Le panoramique sur Conakry endormie annonce la deuxième partie du film. Qu’est-ce qui caractérise donc cette ville ? L’enfant noir découvre avec étonnement les signes chaotiques de la modernité. Dominent vite la violence des rapports (vol de son cartable) et la polygamie mal vécue (son oncle prend une deuxième femme, au grand dam de sa première épouse). Chevallier met ainsi en scène une opposition renforcée par le regard fasciné de l’enfant entre tradition villageoise et modernité urbaine, alors même que dans ces mêmes années 90 et déjà dans la décennie précédente, les cinéastes africains se sont largement détachés de cette opposition tradition/modernité comme système explicatif, cette instrumentalisation de la tradition comme rempart d’une  » dénaturation  » importée pour penser leur identité en termes de devenir et de pluralité.
Lorsque le film se termine, Baba suit les rails sur un pont de chemin de fer, image d’Epinal cinématographique cette fois : fort des paroles du père ( » N’oublie jamais d’où tu viens, n’oublie jamais les tiens « ), il peut prendre  » le chemin de la vie  » dont parle Camara Laye dans la citation finale. Aura-t-il pour autant les armes nécessaires dans une vision aussi fantasmatique de son origine ? Lui peut-être, car il a vécu ce que nous n’avons pas vu, mais nous spectateurs, restons sur notre faim.

///Article N° : 3046

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