Le goût du gombo (1)

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Si on me demandait la situation de l’écrivain Africain d’expression française aujourd’hui, je dirais sans hésiter qu’il s’amuse. Au fond pourquoi ne devrait-il pas s’amuser lui aussi, notre cher écrivain, pourquoi ne devrait-il pas prendre lui aussi des vacances ? Ou pour être plus précis, pourquoi ne devrait-il pas lui aussi embarquer dans un voilier pour faire carrément le tour de l’Afrique, et à chaque étape de son parcours, jeter quelques-unes de ses nouvelles à la populace venue s’entasser au port pour voir passer ça ? Et même s’il avait la presque certitude que ceci est son acte le plus insensé, pourquoi devrait-il ne pas le faire, surtout que cet acte sera commenté avec emphases sur les chaînes françaises de grande écoute, et rapporté dans des journaux à grande audience qui en même temps se moquent à chacun de leurs pages ‘Afrique’ de tout cela qui le pousse à écrire vraiment. Au fond d’ailleurs, pourquoi devrait-il tempêter en lisant les nombreuses pages insultantes de ces journaux-là, quand il est plutôt content qu’ils daignent enfin le mentionner en quelques lignes dans leur magazine littéraire ; quand d’ailleurs en réalité, sa rage la plus violente il l’a toujours réservée au fait que les écrivains Africains ne soient que parcimonieusement invités aux émissions littéraires de la télévision, ou publiés dans des collections respectées et dans des ‘grandes maisons d’édition’, et qu’ils ne soient que trop rarement récompensés par les prix des académies ? Et surtout pourquoi devrait-il penser autrement, quand même la jeune critique qui aurait dû lui signifier l’absurdité de sa situation, quand elle ne perd pas son temps à spéculer sur des évidences, ne s’émeut plus vraiment qu’à cause du fait que Paris ne prend pas encore vraiment au sérieux la littérature africaine d’expression française ?
Dites, pourquoi ne devrait-il donc pas, l’écrivain africain d’expression française qui depuis quelques années a pris des vacances, faire partie d’un convoi de voyageurs qui à des frais immenses, s’en va étonner des enfants qui n’ont même plus suffisamment de quoi manger, sans parler de l’argent pour s’acheter des livres, dans un pays où le prix de son billet d’avion seul aurait nourri toute une population ou alors, aurait fait un, non deux, non dix écrivains publiés, s’il avait été investi conséquemment ? Et d’ailleurs pourquoi devrait-il comprendre autrement que comme cacophonies jalouses de ceux qui n’ont pas eu droit au ‘gombo’, les quelques interrogations autour de lui quand il s’embarque dans l’aventure d’un ‘projet’, pour utiliser le jargon dont il désigne ce qui le fait courir dorénavant ? Car entre nous, pourquoi ne devrait-il pas jouir du luxe de s’amuser enfin un peu, l’écrivain Africain d’expression française, surtout qu’il a à sa défense, pas seulement son droit légitime de faire l’autruche, mais aussi le silence impuissant de son continent qui ne fabrique plus que chichement des écrivains autochtones, et surtout dans ses oreilles les encouragements théoriques derridiens de la critique universitaire étrangère à son continent qui, pesant du poids de ses revues, postmodernise son amusement et ses vacances comme jeu du signe et de la différance avec a, et attend de lui conséquemment un peu plus de légèreté, un peu plus de nombrilisme, disons un peu plus de parisianisme, et surtout un peu plus d’afro-optimisme avant de consacrer sa nouveauté ; critique qui lui martèle surtout qu’il n’a pas le droit d’être démodé, et cela veut dire : d’être comme certains de ses pères qui n’ont jamais eu d’autre bouche que pour crier leur humanité, et qui en fin de compte auraient confondu le poème avec le pamphlet politique et l’écriture avec l’agitation.
Ici je me rappelle le courriel de cette amie universitaire me disant que la relation de l’écrivain à la politique devrait être définie aujourd’hui en Afrique par-delà une vision ‘rétrécie’ qui s’indignerait tous azimuts que celui-ci collabore avec des autocrates, comme si le partenariat du scribe et du potentat n’est pas lui aussi ancien que la tragédie de Sénèque ; je me rappelle aussi les phrases calmes de cet éditeur de revue définissant la culture uniquement dans les limites sécurisantes de la métaphore, parce que celle-ci éviterait toute ‘récupération’ et ‘manipulation’ politique d’un verbe trop réel et trop libéré, donc incontrôlable ; au fond d’ailleurs, je ne devrais pas en vouloir à cet éditeur, car n’est-il pas en phase avec une écriture africaine d’expression française placée depuis quelques années déjà dans la tradition tétument allégorique d’un Yambo Ouologuem qui mythifie l’histoire africaine et n’est d’une précision de détails époustouflante que lorsqu’il s’agit de l’Europe ; ne suit-il pas la geste de Sony Labou Tansi qui invente dix mille trois cent trente six mots et noms marquezisants pour nommer son pays et ses villes et ses hommes, dont les noms véritables sont pourtant si chargés de légendes et de poésie, et mériteraient le chant le plus fort ; ne suit-il pas les déterminismes de Tierno Monenembo qui fait danser le langage à la superficie du vide quand il y a encore un milliard d’histoires et de destins et de tragédies à raconter ; oui, ne suit-il pas non plus une écriture africaine d’expression française qui se place subrepticement dans la logique de cette phrase de Ahmadou Kourouma – paix à son âme ! – qui, écrivait dans Les Soleils des indépendances : ‘les choses qui ne peuvent pas être dites ne méritent pas de nom’ !
Quand je dis Kourouma je ne puis pourtant ne pas penser à ce tourniquet abyssal de notre continent qui fait que les enfants soldats aient rattrapé notre aîné jusque dans son village, quelques mois seulement après qu’il ait achevé le livre Allah n’est pas obligé dont il n’avait pu trouver l’idée que dans le lointain Djibouti, et les mots dans les trop voisins Liberia et Sierra Leone ! Ô, nous le savons, la tragédie de Kourouma est nôtre, car l’écrivain africain aujourd’hui ne peut même plus être sûr que son pays ne disparaîtra pas tout à l’heure ; bref, il ne peut plus être sûr que la réalité qu’il n’arrive pas à nommer ne lui fera pas un lézard. Si elle ne l’éclabousse pas dans ses vacances festivalières, alors elle se dégrade si rapidement à ses pieds que bientôt il sera le dernier à être surpris de la présence dans sa cour d’un charnier, ou encore de l’explosion dans son continent d’un autre génocide. En cela, la tragédie de Kourouma est aussi celle de son continent, le nôtre, dont les sanglantes métamorphoses du réel sapent les envolées de toute imagination dans la métaphysique, et menacent en permanence de plonger l’écrivain dans des horreurs dont son écriture ne sera jamais capable de soupçonner les contours, sans être taxée d’afro-pessimisme par la critique, ou alors pire, de manque d’originalité. C’est que notre écrivain, dans les tréfonds de sa tragédie, vit aussi avec l’évidence que sa peine ne peut pas être originale car elle n’est toujours que citation de l’infini bêtisier humain, que le cri d’un Tutsi qu’on assassine est au moins aussi vieux que celui de l’Arménien de jadis ; que le manque de culpabilité du Hutu à la machette ‘travailleuse’ est aussi vieux que celui du petit bureaucrate nazi qui ‘ne fit que son devoir’ ; que l’odeur du charnier de Yopougon est même moins étouffante que celle des crématoires des camps de concentration allemands ; que les guerres civiles qui se saisissent unes à unes des pays de son continent diffèrent à peine de celles qui plombent l’Europe post-communiste ; que la multiplication des chefs de guerre chez lui fait certains penser à l’Europe d’après le traité de Westphalie ; que la signature par deux cent ouvriers du savoir, chez lui, d’une pétition demandant au potentat de devenir président à vie n’a plus rien de nouveau, même si elle est unique dans l’histoire de la honte qui le couve ; et que même son interpellation véhémente du fratricide potentat de chez lui puise dans des phrases trop connues et aussi vieilles que la biblique question posée au premier assassin : ‘Caïn, où est ton frère ?’ Bref il écrit avec la certitude que même le génocide de son peuple n’a plus rien de nouveau dans l’histoire des crimes contre l’humanité.
Pourtant, disons-le donc : c’est devant cette inoriginalité de son malheur que l’écrivain africain d’expression française, aujourd’hui, devrait en permanence avoir le courage d’être démodé. Et pour le dire, il ne suffit pas seulement de rappeler que des écrivains sur notre continent, en notre temps, en Egypte, au Nigeria, au Burkina Faso, et consort, sont assassinés, condamnés à mort et même pendus, pour avoir pris le parti de la parole véhémente et pour avoir défendu des causes aussi vieilles que le droit à la dignité et à la vie ; il ne suffit pas de dire que des écrivains sont jetés en prison ou contraints à l’exil, pour qui le style (mais au fond, qu’est-ce que c’est ‘le style’, si ce n’est celui d’un homme qui a des droits ?), pour qui la parole donc, a encore un sens humain en politique ; et qu’ils sont nombreux, ces écrivains qui dans le dictionnaire de leurs idées n’ont pas encore gommé le mot ’cause’ pour le remplacer avec le mot ‘projet’ ; qui n’ont pas encore remplacé le concept, galvaudé certes, de ‘responsabilité’ par celui accrocheur de ‘gombisme’. Car si ce sont les pulsations vivantes des marchés et des chantiers de chez nous qui font danser les mots sur nos feuilles, si c’est le slalom des rues de nos villes et de nos villages qui donne un trépied à notre imagination, si c’est aussi la réalité de l’Afrique des guerres qui exsangue nos bics, alors il est nécessaire de ne pas passer à côté du fondement humain de notre parole. Car tant que notre continent sera en permanence livré à la gangrène de la précarité ; tant que la vie sera dévaluée dans le quotidien de chez nous ; tant que le destin de nos mères et de nos pères, de nos frères et de nos sœurs, de nos cousins et de nos voisins, sera livré aux enchères de pouvoirs arrogants, celui de nos peuples et de nos nations au bon vouloir de puissances et d’institutions sciemment aveugles, et celui de nos États à des banques sangsues et à des fonds cannibales dits mondiaux ; tant que l’avancée menaçante du cauchemar ne sera pas repoussée chez nous jusque dans les frontières de notre seule imagination ; tant que le cerveau de nos enfants, de nos petits frères et sœurs sera sauté à la drogue pour en faire des tueurs au ‘kalach’ ; tant que leurs pieds marcheront sur un sol miné qui peut sauter tout le temps et tant que leurs mains ne seront pas sûres d’être ‘raccourcies’ tout à l’heure ; tant que leur rire éclatera à la superficie du millier de tragédies muettes et tant que toute une génération, la nôtre, désapprendra l’amour parce que livrée au sida et à la guerre alors que nous avons toute l’intelligence et les moyens de faire autrement, tout écrivain parlant de l’Afrique devrait avoir le courage de pousser son cri le plus humain et même d’être démodé, car ses phrases n’en auront que plus de sens. Inutile d’ajouter alors que les vacances, il ne les mérite pas encore, car cela est une évidence.

1. Dans le langage populaire de Yaoundé, le ‘gombo’ est une affaire juteuse, une possibilité de gain rapide. Ainsi on parle depuis quelques années du ‘gombo des ONG’. Le ‘gombiste’ lui, est un chasseur de gombo, modèle nouveau du chasseur de primes du Far West Américain.Washington, DC, Février 2004///Article N° : 3267

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