Fenêtre sur l’Amérique – 4, par Alain Mabanckou

L'Amérique noire à N'Djaména

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L’Amérique noire était bien présente au nouveau Congrès des écrivains d’Afrique et de sa diaspora !
En cette fin du mois d’octobre 2003 s’est déroulé à N’Djamena le Nouveau Congrès des écrivains d’Afrique et de sa diaspora organisé par Fest’Africa.
Venant du continent américain, ma préoccupation était de savoir combien d’écrivains africains-américains étaient conviés à cette grande rencontre. Il n’y en avait pas, hélas…
Bien sûr, il y avait une poétesse africaine-américaine, Brenda Flanagan. Ou donc est passée Maya Angelou ? Où donc est passée Toni Morisson ? Où donc est passé l’impétueux Amiri Baraka, poète à la fois engagé et lucide, l’homme qui fit une oraison funèbre mémorable lors des funérailles de James Baldwin mort en novembre 1987 à Saint-Paul de Vence, en France ?
Peut-on parler de diasporas africaines et ignorer l’autre côté de l’Atlantique ?
Peut-être que je me trompe. Peut-être que je suis victime d’une paranoïa. Peut-être que je fais mauvaise route.
Disons qu’il y avait des écrivains africains-américains.
Oui, en effet il y avait des écrivains africains-américains : Louis Philippe D’Alembert, Marie-Célie Agnant et Dany Laferrière, d’Haïti ! Et aussi Ernest Pépin, de la Guadeloupe !
Dans cette rencontre, l’Amérique était introuvable. D’autres congrès ont vu l’ombre de Richard Wright, de Dubois, de Baldwin. Ici on n’a même pas pu apercevoir les silhouettes imposantes des lettres africaines. Des silhouettes prévues au menu : Cheikh Hamidou Kane, Nuruddin Farah…
Les compagnies aériennes y ont été pour quelque chose, nous a-t-on rassurés. Pour voyager de Brazzaville à N’Djamena, par exemple, il faut pas moins de trente heures, c’est-à-dire plus de trois fois et demi le voyage aller-retour Paris-Detroit !
Quand le discours américain croise le discours africain
Comme l’écrivain Brenda Flanagan était la façade africaine-américaine la plus visible et la plus militante, j’ai attendu avec intérêt sa vision de l’Afrique. Ses interventions, pour émouvantes qu’elles fussent, épousaient les accents d’un militantisme aveugle et nous dessinaient une Afrique lointaine, idéaliste, une Afrique aperçue à vol d’oiseau. Une Afrique guettée depuis les terrasses du Novotel ou du Méridien. Tout est alors beau, tout est magnifique, nous devons en être fiers, nous devons nous enraciner plus que jamais. Il y a le ciel bleu, la terre rouge, les oiseaux au petit matin et des bambins insouciants qui jouent au ballon. Pour le reste, il n’y a rien à dire…
En réalité, Brenda Flanagan n’était pas loin de certains écrivains africains venus au Congrès, et qui nous entonnaient la ritournelle de l’engagement, écrivains qui faisaient d’ailleurs bande à part. Le poing sur la table, ils exigeaient que l’auteur africain s’engage davantage, retrousse ses manches, lutte contre le sida. En un mot, l’écrivain africain devrait être le sapeur-pompier des anomalies et des dérèglements des sociétés africaines.
C’est vrai que ce sont les écrivains qui sont au pouvoir dans tout le continent africain. Faut-il rappeler qu’après le sida, il y aura toujours la sclérose en plaque contre laquelle les écrivains devront aussi lutter… en attendant une autre maladie ?
Et l’écriture dans tout ça ?
Mon Dieu, ne parlez surtout pas de l’écriture ! Elle était la plus grande absence. L’écriture ne compte pas. Gare à celui qui entonnera un autre refrain. Dany Laferrière n’avait qu’à bien se tenir lorsqu’il avait dit :  » Ce qui permettra à nos œuvres de durer, c’est le style. « . L’écriture est secondaire selon les chantres de l’engagement qui, au passage, se sont retirés pour rédiger le communiqué final du Congrès, nous la faisant passer pour une déclaration collective alors que la moitié des écrivains (Laferrière, D’Alembert, Pépin, et bien d’autres) allaient la découvrir au moment de la lecture et, plus tard, dans Le Monde du 1er novembre : « Considérant que les intellectuels, les écrivains, les artistes et tous les créateurs ont un rôle essentiel à jouer dans la prise de conscience des maux qui minent l’Afrique… nous, écrivains, femmes et hommes de culture venant des quatre coins du monde, de l’Afrique et de ses diasporas…  »
On a même entendu un écrivain se féliciter d’avoir visionné la pièce de Nocky Ndjedanoum, Le Sextirpateur, dans laquelle une campagne contre le sida clôt la représentation. Comme un miraculé de Lourdes, cet écrivain a dévoilé que grâce à cette pièce, grâce aux débats sur le sida, il allait enfin  » orienter  » son écriture ! Que lui dire de plus, sinon bonne chance…
Et c’est ainsi que tout le monde est rentré, instruit et fier d’avoir fait avancer le Continent…

///Article N° : 3232

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