Stardust de Léonora Miano : Habiter la débâcle

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Il est d’usage de considérer qu’un premier roman contient la matière de l’œuvre à venir. Stardust ne fait pas qu’annoncer l’univers littéraire de Léonora Miano. Écrit il y a plus de vingt ans, publié en cette rentrée littéraire 2022 chez Grasset, ce texte relativement court a valeur de témoignage. Comment vit-on dans un foyer quand on est une jeune mère livrée à un quotidien de violence et de précarité ? Que connaît-on vraiment de ces vies sans cesse ballottées, malmenées, dominées par la peur et l’incertitude ? Stardust est un texte qui ouvre les yeux, oblige à fixer le dénuement et à penser la résilience. Dans son avant-propos, Miano précise qu’en racontant cet épisode de sa vie, son souhait était aussi de se libérer « des histoires, des visages qui, plusieurs années après, continuaient de [la]hanter ». Mais plus qu’une simple catharsis, Stardust donne à lire les prémices d’une œuvre qui investit le silence et fait de la marge un domaine de lutte et de résistance.

Verticalité du texte

Il y a dans Stardust un élan, une verticalité, une manière de relever à la fois la tête et le texte. Tout part d’une lettre de Louise, double de Léonora, à sa grand-mère, celle qui l’appelle « poussière d’étoiles » (« stardust »), comme une manière de dire la pérennité des racines et la force conjuguée de la transmission et du refus : « J’ai un enfant, ce n’est pas un crime. Même si je ne suis pas mariée. Même si j’ai dû cesser d’aller à l’université ». Dans le regard de sa fille, Bliss, la félicité est synonyme d’émancipation : « L’enfant est son univers. Ses yeux noirs ouvrent des futurs. Des heures décadenassées, propres. Des espaces et des ères propices au rêve, à l’insouciance. Ils lui demandent de les y conduire. Elle doit y parvenir. Trouver la voie ». Celle-ci passe d’abord par l’assistante sociale, figure libertaire dans un monde de divisions et de frontières.

Comme ailleurs dans ses romans, l’écriture acérée de Miano restitue les espaces dénués, les visages émaciés, les désirs voraces et destructeurs. Le détail d’une surface ou d’un geste suffit parfois à tout dire. C’est que la résilience de Louise passe surtout par le langage : nommer, raconter, convaincre, émouvoir, rétablir des vérités pour fuir un hôtel miteux ou pour s’offrir quelques jours de répit. Le récit tend constamment vers l’à-venir ; ce qui compte, c’est toujours « la suite de l’histoire », la perspective d’un domicile ou le début d’une prise en charge. Mais le présent du déclassement a le goût de l’inexorable qui recommence : « La vie d’avant s’efface doucement. Il n’y a que le présent, comme une boucle qu’il faut sans cesse empêcher de se boucler ». Comment continuer à y croire ? Où trouver l’énergie de la reprise ?

L’une des forces de ce livre est sa capacité à mesurer la distance entre le discours du centre et la réalité de la marge.

Mélodie de la résistance

Miano tisse des réponses en puisant dans la musique et la poésie, les deux leitmotivs du roman qu’elle reprend ailleurs dans son œuvre. Ici, les disques de Sarah Vaughan comme les vers de Damas ou de Césaire donnent sens au combat de Louise. Pour survivre, il faut soulever la peau des mots pour y lire d’autres vérités. Un terme comme « réinsertion » désigne l’entrée d’un labyrinthe d’humiliations et de mensonges. Des vies entières apprennent à cheminer dans le foisonnement des acronymes : PMI, CHRS, CAF, ANPE, RMI, CES,… Au fil des pages, le texte restitue la dureté d’un monde où tout devient menaçant. La nuit est ce « suaire ombreux, mobile, imprégné de stigmates », le foyer ressemble à « un purgatoire », le réfectoire à « une espèce de poulailler géant ». Pour continuer à espérer, il faut se réinventer : « Chacun fabrique sa mythologie puis sa réalité ». Contre les regards inquisiteurs et la surveillance généralisée, Louise s’invente des îlots de résistance et de plaisir. Une simple balade dans Paris est un véritable bol d’air.

À la suite de Césaire, il faut habiter la débâcle et retourner le chaos.

L’une des forces de ce livre est sa capacité à mesurer la distance entre le discours du centre et la réalité de la marge. À Crimée comme dans d’autres foyers, les femmes vivent dans « une France souterraine d’où elles entendent la rumeur d’un pays qu’elles croyaient trouver : celui où elles devaient devenir des êtres modernes, développées ». Les séquelles coloniales ne sont jamais loin, traversant les corps et les trajectoires. Les femmes sont des « passagères » marquées par des ruptures familiales ou générationnelles. Et pendant que le foyer « gère l’urgence », Louise cherche à se préserver de « la meute », à lutter contre la promiscuité, l’inimitié, l’absence de sororité, le manque de liberté et de solidarité. Au foyer, le verbe est « traqué, analysé, consigné dans des dossiers ». Les femmes traînent des blessures qui se révèlent par bribes, des solitudes et des conflits sans issue. Entre le cri et l’effacement, elles sont piégées dans « la mélodie banale de l’échec ».

Miano nous dit que la vie des foyers ne fait pas que marginaliser. Elle éprouve, humilie, déshumanise, nourrit l’exclusion et le mal-être. Ce n’est point un hasard si Louise se sent « une âme en suspens ». Quand le père de sa fille refait surface, la solitude se prolonge au présent. Que faire face à un homme qui rêvait d’être « un guerrier » mais ne pensait qu’à jouer ? Désormais, l’amour a laissé place à l’indifférence et à l’étrangeté. Le texte cherche alors un souffle dans les histoires des femmes où l’humour caustique adoucit parfois le drame : « J’attends plus rien de la vie. Sauf peut-être un dentier », dit l’une des résidentes. Parfois, une simple photo permet de figer le temps, de s’offrir une parenthèse de rêve avant de reprendre la lutte. D’une démarche à l’autre, Louise couve sa colère, pratique sa « gymnastique de l’esprit », puise ses forces dans les mots : « Le chant est sa parole véritable. L’écriture, sa planche de salut ». Derrière la révolte, il y a la lucidité, la détermination à appeler les choses par leur nom, à refuser les fausses habitudes, les explications cyniques, les défaites faciles. À la suite de Césaire, il faut habiter la débâcle et retourner le chaos.

Le souffle autobiographique

Comme tout premier roman, Stardust n’échappe pas à quelques imperfections ponctuelles, notamment des métaphores faciles (« l’aurore vient mettre à mort le désespoir » ; « cette aube où meurt le désespoir » ; « océans de liberté ») et des répétitions narratives qui ralentissent parfois le récit pour évoquer la pesanteur du vécu. Mais l’essentiel est ailleurs puisque Stardust introduit des motifs qui deviendront récurrents dans l’œuvre de Miano, à l’image de l’épaisseur de la nuit et de l’ombre ou encore cette « aube hypothétique » où se tisse le destin des personnages féminins. Le souffle qui porte ce livre est aussi une invitation à relire le reste de l’œuvre, constitué d’une vingtaine d’ouvrages, à partir de l’expérience fondatrice du foyer.

Un roman poignant, autant nécessaire que salutaire.

Dès lors, ce retour décisif sur soi pose des questions. Pourquoi avoir attendu aussi longtemps avant de publier ce livre ? Miano explique qu’il s’agissait de « ne pas [se]laisser définir par ces faits passés, de ne pas être la SDF qui écrit des livres », mais on voit mal comment une étiquette aussi réductrice aurait pu atteindre la force qui se dégage de ce livre et se prolonge dans les suivants. Le projet littéraire de Miano n’aurait-il pas été encore plus puissant avec ce texte personnel comme point d’ancrage ? Par ailleurs, pourquoi avoir masqué l’originalité de ce livre écrit initialement à la deuxième personne du pluriel dans une adresse qui impliquait aussi bien la mise à distance de la narratrice que la participation du lecteur ?

Il y a peut-être chez Miano une certaine réticence vis-à-vis de l’exercice autobiographique. Elle parle d’ailleurs des « périls d’une traversée de sa propre infortune » et estime que « le je tient sa force de sa capacité à représenter un nous qui n’existait pas vraiment » à l’époque du foyer. Mais qu’en est-il de la force du « je » autobiographique qui se construit avec la mise en écriture de l’expérience vécue ? Et n’y a-t-il pas dans la dimension testimoniale et libératrice de ce livre la force indéniable d’un « nous » qui émerge progressivement du texte à défaut d’exister dans le foyer ? Ce sont là des questions pour penser le souffle autobiographique de ce roman poignant, autant nécessaire que salutaire.

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