Pour un espace littéraire continu

Lire hors-ligne :

Ernest Pépin, Secrétaire Général de l’Association des Ecrivains de la Caraïbe nous fait partager son intervention dans le cadre du 2ème Congrès des Ecrivains qui a eu lieu à Gosier en Guadeloupe du 6 au 9 avril 2011.

Nous sommes des fragmentations dispersées dans la mer Caraïbes. Autant dire que nos sursauts d’îles furent le théâtre de rivalités coloniales suivies d’émergences nationales qui, tout du long de l’histoire ont amarré nos mémoires à des problématiques récurrentes, à des indépassables mouvants, à des polarités fixes, qui nous somment de les repérer et de les questionner.

Ainsi, parler d’espace littéraire continu c’est d’emblée postuler un vœu qui dénote, en creux, le discontinu, la dissémination, l’émiettement, comme manque et comme inachèvement d’une totalité rêvée ou pour le moins revendiquée.

Alors, évidemment, l’on se fixe sur des insularités enfermées, prisonnières et sourdes, qui s’opposent de fait à la construction d’un langage commun, d’un lieu commun. L’on se risque à penser que ce langage commun est un impensé des langues diverses qui élèvent des murs et fabriquent des tours.

L’on énumère des statuts politiques différents, (Etats-nations/Départements français/ Etats associés), par lesquels se mesurent les degrés de la souveraineté et les champs, parfois incertains, de l’émancipation.

L’on va même jusqu’à invoquer l’irréductible spécificité des cultures, leurs opaques transcendances et le tracé singulier de leurs parcours respectifs.
C’est là une évidence tellement lisible qu’elle nous conduit à douter de l’évidence et à rechercher, par-delà les masques du morcellement (construit et subi), le visage nu d’une continuité, d’une semblance, au sein de laquelle s’agglutinent des paroles perdues, des paroles reformulées, des paroles solidaires, des paroles en écho. Elles trament toutes non pas l’unité mais l’entrelacement (fait de tangences, de distorsions et même d’oppositions), de nos complémentarités, le redoublement de nos formulations. En un mot, elles pistent la continuité d’un espace littéraire adossé au bruissement des vagues, aux variations de nos géographies, aux turbulences de nos terres, à cette nécessité de recoudre le composite pour dire l’humain, de sonder nos sociétés pour en déceler les lignes de fractures mais aussi le tropisme des convergences et l’incandescente coulée de nos imaginaires.

Ce sont là des champs d’émergence, qui, hors tout cloisonnement, structurent un discours qui, tour à tour, se fait protestation, dénonciation, affirmation, légitimation, refondation, avant d’en arriver à d’inédites complexités engendrées par les migrations, l’errance et la mondialité créolisée de nos existences.

Entre le Cahier d’un retour au pays natal et le Je suis un écrivain japonais de Dany Laferrière que de chemins parcourus !
Nous sommes en grande partie des exilés réenracinés.
Des recompositions fermentées, des recréations tragiques, lyriques, épiques et souvent problématiques.

Notre parole littéraire porte les traces des gouffres de la mer, de la mémoire troublée du départ et de l’arrivée, de l’élan vital d’une reconquête de soi. Les traumas des relations raciales, les éclats de nos cultures populaires, les frottements rugueux des tourbillons de nos histoires, ne manquent pas demodeler nos littératures.

Nous avons tous plaidé contre les hiérarchisations mutilantes, les fétichisations des centres arrogants, les impositions des langues dominantes. Nous avons tous réclamé nos droits à la parole – à nos formes de parole – à la reconnaissance de nos identités, à notre devoir de partager le monde avec le monde. Nous avons revendiqué l’inscription de nos hétérogénéités sur le mur d’un Occident, trop aveugle, trop rigide et pour tout dire impérial.

Nous n’avons pas fait que plaider ! Nous avons renversé des perspectives, marronné des certitudes ou des héritages, abâtardi des fixités ataviques, façonné des formes nouvelles, fait de Babel non pas une tour mais un horizon.

D’où notre créativité !

D’où notre vitalité !

D’où notre insolence !

D’où notre littérature !

Une littérature qui s’est édifiée malgré tout avec des invariants au nombre desquels on peut citer :

La sortie hors des enfermements pour se défaire des entraves existentielles, sociologiques ou historiques.
Je cite à la barre : La rue Case-Nègre de Joseph Zobel, In the castle of my skin de Georges Lamming, L’enfance créole de Patrick Chamoiseau…

L’affirmation de la négritude avec Aimé Césaire, Léon Gontran Damas, Claude Mac Kay, Luis Pales Matos, Nicolas Guillen, Edward Kamau Brathwaite, René Depestre…

L’antillanité avec Edouard Glissant, Earl Lovelace, Derek Walcott…

Les modes de créolisation avec Edouard Glissant, Earl Lovelace, Alejo Carpentier, Marcio Maggiolo Veloz, Garcia Marquez, Gisèle Pineau, Simone Schwarz-Bart…

Les défis du marronnage avec Aimé Césaire, Roberto Fernandez Retamar, Edouard Glissant

L’exil et les migrations avec Maryse Condé, Naipaul, Edwidge Danticat, Dany Laferrière, etc

Les brisures engendrées par la modernité et la problématique de l’urbain : Leonardo Padura, Alfred Alexandre, Earl Lovelace, Juan Guttierez, etc

Je ne suis pas sûr que ma nomenclature, forcément incomplète soit, aussi rigide que ma présentation le laisse entendre tant les uns et les autres emmêlent les thématiques dans une spirale encore inachevée.

Je voudrais simplement signifier ici que nos littératures caribéennes sont et demeurent en relation malgré les supposés compartimentages.
Nous allons tous en résistance, en dissidence esthétique, en criées baroques, en pollens dispersés, en cartographes insatisfaits, en hommes-boutures, dans les traversées imprévisibles de l’écriture.

Evidemment, les histoires nationales pèsent de tout leur poids mais que sont-elles sinon la volonté persistante d’achever les décolonisations ? Que sont-elles sinon une montée, parfois chaotique (ou brouillée) vers la lumière du pont des consciences.

Bien sûr, il y a beaucoup à dire de la place des femmes, de leurs combats, de leurs lectures émancipatrices, de leurs écritures décentrées. Elles m’apparaissent comme des sondeuses de failles, des révélatrices du dissimulé, des briseuses de frontières, des architectes d’un nouveau rapport à la domination du dominé.

Il y aurait beaucoup à dire du bouillonnement de l’oralité, des transgressions verbales ou scripturales qui, ça et là, chavirent les langues de la Caraïbe.

Ce qui importe c’est que nous soyons tous des échos empêchés, des miroirs inquiets, d’un langage sous-marin qui est peut-être notre plus belle fondation. Nos îles dansent, se rapprochent, s’écartent, tournoient, entrent en transe, entrent dans la ronde, s’enlacent. Mais qui dira l’espace solidaire de leurs chants ?

Entre Anthony Phelps (Mon pays que voici), Hector Poullet (Mi péyi la), Pedro Mir (Hay un pais en el mundo), que de retrouvailles ! Littératures intranquilles, nous sommes ces littératures qui, au rebours des mythes fondateurs, tendent la main au continu d’un pays toujours à réinventer : la Caraïbe des imaginaires !

A charge pour nous de comprendre que l’imaginaire, loin d’être un caprice des peuples, est au contraire l’outil premier pour désamorcer les pièges tendus par les conformismes, les atavismes, les racismes et tout ce qui procède de l’exclusion de l’homme par l’homme.

Et c’est là que la Caraïbe a son mot à dire parce qu’elle a toujours tâtonné dans les marges, toujours bricolé des syncrétismes, toujours douté de la légitimité des géreurs du monde, toujours récolté les imprévus, toujours expérimenté des adaptations innovantes car toujours son enjeu fut de bâtir un monde comptable de sa diversité matricielle.

Dans nos lieux, le monde se fait chair avec la chair des autres et se rebelle contre toute monochromie, contre toute uniformisation. Tant de villes grésillent de lumières inconnues soulevant aux réverbères le cœur sanglant des mémoires inconsolées. Tant de pas reviennent de la taverne humide des malheurs et sous les ponts de la solitude traversent l’eau salée de nos histoires et parfois s’enterrent sous nos rêves.

Nos langues ont adhéré aux pays nouveaux et ont creusé les galeries où nous nous métamorphosons en au-delà des langues.

Seule la langue de nos livres pourra parler pour nous de la splendeur tragique des voyages sans retour, de la fêlure du discontinu mais aussi de l’emmêlement de nos postulations. Elle porte le témoignage sincère de notre allant, de notre élan et de notre balan.

Alors que faire ?

Si nous voulons recoudre le tissu, tresser le continuum de nos littératures, il nous faut cultiver notre multilinguisme de manière ouverte, vivre à plein nos cultures plurielles dans une poétique vraie de la relation. Mais pour cela nous devons décoloniser les outils, les moyens, les politiques qui tendent à nous enfermer. C’est-à-dire comprendre que l’espace n’est pas un pays, que la langue n’est pas une prison. Je vous invite donc à devenir non pas les douaniers de la littérature mais les transfrontaliers, les passeurs qui de mains en mains transmettent un autre soleil. C’est ce chantier qu’a commencé notre Congrès des Ecrivains de la Caraïbe. Nos retrouvailles sont à ce prix !

Je vous remercie de m’avoir écouté !

Gosier le 06 avril 2011///Article N° : 10091

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Les images de l'article
Ernest Pépin




Laisser un commentaire