Pourquoi je ne rendrai pas hommage à Césaire

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Une semaine après le décès du grand homme, chacun y va de son couplet, ou plutôt de son vers, en hommage à Aimé Césaire, se risquant à l’occasion à des jeux de mots faciles sur son nom ou sur son prénom, se dépêchant de redécouvrir, voire de découvrir tout court, ses écrits…
A sa mort, Césaire se trouve ainsi une communauté exceptionnellement étendue d’amis et d’intimes. C’est certes toujours ce qui arrive quand on meurt. La mort pare le plus insignifiant d’entre nous de qualités exceptionnelles. Mais quand un grand homme meurt, le plus insignifiant d’entre nous se croit obligé d’être déférent pour accéder à une parcelle de l’aura du défunt…
Et dans cette logorrhée interplanétaire démultipliée par l’internet, l’Exceptionnel est désormais sanctifié en même temps que banalisé par un phénomène de Panurge poussé à son paroxysme. Combien sont-elles, les grandes voix autorisées qui ont suffisamment connu Césaire dans son combat poétique, politique, pour lui rendre un hommage à la hauteur de sa stature ?
Je n’ai jamais eu le privilège de connaître, ni même de rencontrer Aimé Césaire. Bien sûr, comme tout le monde, j’ai lu Cahier d’un Retour au Pays Natal. J’avais 14 ans, vivant ma jeunesse de domienne déracinée comme un exil dans la métropole grisaillante, Césaire m’avait à travers ses pages, dispensé son souffle puissant pour me permettre de croire au mien, de retour… J’avais appris par cœur des pages du Carnet, ces mêmes vers, prophétiques pour moi à l’époque, qui figurent en citation sur mon second recueil, plus de vingt ans plus tard.
Le propre de la poésie est de permettre la transmission du message par l’intime. Message politique, message esthétique, c’est par les mots que le poète entre dans l’intimité de chacun et que chacun entre dans l’intimité du poète. Puis il dépend de la fibre de chacun de perpétuer en actions quelque chose, une trace, de l’héritage ainsi reçu…
Alors moi, je ne rendrai pas hommage à Césaire. Le défilé des personnalités en tous genres, s’épandant en hommages qui ne peuvent qu’être à la hauteur de leur propre vulgarité, a suffi à me faire éteindre mon poste de télévision lors de la retransmission de ses funérailles. A la place, j’ai préféré m’asseoir dans le calme de ma varangue pour relire Cahier d’un Retour au Pays Natal. A mes yeux, la perte et la tristesse s’éprouvent dans le recueillement et le silence, non pas dans le spectacle et la surenchère.
Alors moi, je ne rendrai pas hommage à Césaire.

Saint-Denis de La Réunion, le 24 avril 2008///Article N° : 7566

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