Centenaire de la naissance d’Alioune Diop

À l’occasion du centenaire de la naissance d’Alioune Diop, fondateur de Présence africaine, l’ancien ministre sénégalais de la Culture, Makhily Gassama président du comité scientifique, introduit le colloque Alioune Diop, l’homme et l’œuvre face aux défis contemporains qui se déroulera à Dakar du 3 au 5 mai 2010.

Que dire brièvement d’Alioune Diop, ce  » civilisateur intrépide  » dans le meilleur sens des mots, ce rassembleur, ce malicieux faiseur de roi, cet anticolonialiste et antiraciste incorruptible, œuvrant en plein cœur de Paris, à ciel ouvert, sous la toute-puissance de ce que l’éminent professeur français, Olivier Le Cour Grandmaison, appelle la  » République impériale « , forte de sa  » politique et racisme d’État  » ? (1)
Je ne me hasarderai pas à m’étendre sur les grandes qualités de l’homme, sur son immense apport à l’émancipation du continent et des diasporas. Le colloque international que nous organiserons, à Dakar, en mai de cette année, aura trois jours pour tenter de le faire grâce à la prestation d’éminents intellectuels du Sénégal, du reste de l’Afrique, des diasporas – et pourquoi pas de l’Europe ?
J’exposerai ici les principales raisons pour lesquelles la communauté intellectuelle internationale, l’Unesco et bien d’autres associations à vocation culturelle, ont décidé de célébrer, certes avec sobriété, mais avec foi, avec recueillement, tout au long de cette année, le centenaire de la naissance de cet enfant du Sénégal.
Alioune Diop est né, le 10 janvier 1910 à Saint-Louis du Sénégal, cette  » vieille ville française « , comme l’écrivait Ousmane Socé Diop, l’auteur de  » Karim  » ; oui cette  » vieille ville française, centre d’élégance et de bon goût sénégalais « . Les Sénégalais qui interviendront au colloque diront à quel point ce pittoresque tableau du romancier de Rufisque sur l’heureux métissage de la ville, qui a donné naissance à Alioune Diop, est juste et à quel point l’élégance plusieurs fois séculaire de Saint-Louis a pesé sur la démarche intellectuelle du récipiendaire. Intelligence des gestes, élégance vestimentaire, élégance morale, élégance intellectuelle, assurément Alioune était un bel homme.
Le lycée Faidherbe de Saint-Louis, les universités d’Alger et de Paris ont été parcourus avec aisance et Alioune n’a pas perdu de temps à rencontrer sa véritable vocation qui est de convoquer l’intelligentsia mondiale ou plutôt les intelligences et bonnes volontés de ce monde au chevet de l’Afrique : l’Afrique aux cultures niées et humiliées par la domination étrangère, l’Afrique de l’apartheid, l’Afrique envahie par les idéologies de la Guerre froide. Lui, Alioune Diop, qui n’appartenait à aucune idéologie, qu’elle fut politique ou philosophique, car toute idéologie est réductrice, n’avait qu’une ambition : l’émancipation de l’Afrique et de ses diasporas.
Ce Sénégalais sans haine était pourtant profondément anticolonialiste et antiraciste. L’empire colonial français était, dans cette période mouvementée d’après-guerre, au sommet de sa puissance. Les théories les plus fantaisistes avilissaient l’Afrique et les diasporas. Une législation restrictive, d’une injustice insupportable, les étranglait sous les yeux d’un monde fier de son humanisme. Le grand mérite de cette époque est que ces théories racistes, mises à la disposition des gouvernements qui ne s’en privaient pas, s’élaboraient en plein jour et que les auteurs étaient bien connus. Si le choix des armes antiracistes pouvait se faire sans effort, leur utilisation relevait de la témérité. Et c’était pendant cette période de risques de tous genres qu’Alioune Diop a inscrit ses actions les plus significatives, qui marqueront la vie de plusieurs générations d’intellectuels et de créateurs d’Afrique et des diasporas ; ces actions seront donc déterminantes dans l’émancipation de notre continent et elles ne seront pas sans effet sur l’orientation de la politique coloniale de la République impériale française de cet après-guerre. Parmi ces grandes actions novatrices, je ne retiens que celles que voici :
1947 : Création de la revue Présence Africaine : extraordinaire tribune pour l’intelligentsia du continent africain et de la diaspora ; une tribune de haute qualité, un précieux  » support des idées progressistes du continent « . Cette confession de la commissaire de l’exposition Présence Africaine, au Musée du Quai Branly, exposition que nous recevrons à Dakar, caractérise mieux l’action de la revue d’Alioune Diop :  » Je souhaitais au travers de Présence Africaine, nous dit Sarah Frioux-Salgas, revenir sur l’histoire des idées politiques noires pour répondre à la question : Comment les colonisés ont pris la parole ?  » Je formule autrement la question : Comment Alioune Diop a réussi à donner la parole aux colonisés ? Il était généreux, il était téméraire, rien pour lui, tout pour les autres : il portait en lui l’ambition d’un continent. C’est ainsi que son nom scintillera à jamais dans les pages de l’histoire de la décolonisation.
Ce Premier Congrès a donné naissance à une arme culturelle redoutable contre le racisme ambiant, un outil qui a forgé des intelligences sur le continent : la Société Africaine de Culture (SAC) devenue la Communauté Africaine de Culture (CAC). À son actif le Deuxième Congrès des Écrivains et des Artistes et de nombreux autres congrès en Afrique comme le Premier Congrès international des Africanistes (1962 à Accra) ou le Premier Congrès constitutif de l’Association des Historiens Africains (1972 à Dakar). Il faut comptabiliser de nombreux colloques, comme, en 1959, celui consacré au sous-développement, de nombreux séminaires comme, en 1973, à Paris, le séminaire sur  » Civilisation Noire et Conscience historique  » ou la même année, le séminaire préparatoire au colloque  » Le journaliste africain comme Homme de culture « , également de nombreuses tables rondes et journées d’études.
1956 : Premier Congrès des Écrivains et Artistes noirs, tenu à Paris, dans l’amphithéâtre Descartes de la Sorbonne. Ce congrès révèle au monde entier ce qu’on peut appeler le  » Projet Alioune Diop  » que d’éminents intellectuels et créateurs de l’Afrique et des diasporas examineront, du 3 au 5 mai, à Dakar, pour le proposer à la jeunesse du continent. Congrès fortement culturel. Congrès hautement politique : on connaît la sortie de Richard Wright contre la communication d’Aimé Césaire qu’il a trouvée très politique. Sous l’Empire colonial, comment parler de culture sans parler de politique ?
1959 : Deuxième Congrès des Écrivains et Artistes noirs, tenu à Rome.
Alioune Diop était un éminent homme de dialogue : il a eu la grande habileté et la clairvoyance d’associer à ses actions non seulement des intellectuels d’Afrique et des diasporas de l’époque, parmi les plus grands, comme Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Cheikh Anta Diop, les grands penseurs et écrivains afro-américains, mais aussi des noms célèbres de la pensée et de la littérature françaises comme André Gide, Jean-Paul Sartre, Albert Camus, Michel Leiris, ou comme Pablo Picasso, célèbre auteur de l’affiche officielle du Premier Congrès. Chez lui, un immense désir d’établir le dialogue entre l’Afrique et ses diasporas, entre l’Afrique et l’Occident en dépit de toutes les erreurs qui ont noirci la rencontre des deux continents.
1966 : Organisation du Festival Mondial des Arts Nègres : le colloque de mai 2010 devrait reviendra sur le bilan de cette manifestation mondiale dont les résultats continuent de distinguer le continent, surtout notre pays, dans la créativité artistique. Le grand sculpteur sénégalais Ousmane Sow, des peintres talentueux comme Papa Ibra Tall, Ibou Diouf et d’autres artistes de renommée internationale, pourront témoigner de l’impact de ce festival mondial sur la créativité africaine.
Au vrai, Alioune Diop était un homme. un homme dans le sens camusien et sartrien du terme. Il n’est pas facile d’être  » un homme de quelque part, un homme parmi les hommes « , écrivait Sartre. Cette ambition implique l’engagement total dans la société, la lutte quotidienne contre les forces du mal, la quête obstinée d’un bien-être collectif, qui ne s’accomplit pas sans provoquer de redoutables et ignobles adversités.
Alioune Diop a vécu pour l’Afrique, au risque de s’oublier. Me reviennent ces vers de Victor Hugo :
 » Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie
Ont droit qu’à leur cercueil la foule vienne et prie  »
Notre devoir est de rassembler, en plusieurs occasions, cette foule autour de l’œuvre d’Alioune Diop, pour la méditer, durant l’année 2010. C’est pour l’édification de nos enfants, l’homme n’étant pas qu’un digestif ambulant.

1. Olivier Le Cour Grandmaison, La République impériale / Politique et racisme d’Etat, Editions Fayard, Paris, 2009.Makhily Gassama est Président du Comité scientifique du Colloque  » Alioune Diop, l’homme et l’œuvre face aux défis contemporains « ///Article N° : 9394

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