De Vénus à Miriam, au pas de mon chant : Entretien avec Chantal Loïal et Marie-Claude Bottius

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Chorégraphe et danseuse, fondatrice de la compagnie Difé Kako, Chantal Loïal crée On t’appelle Vénus en 2011. Elle y danse en solo le destin tragique de Sarah Baartman, la tristement célèbre « Vénus Hottentote », exhibée de son vivant à Londres et Paris au début du XIXe siècle, puis montrée, post mortem, au Musée de l’homme jusqu’en 1974. Son squelette et un moulage de son corps y sont exposés au public et certaines parties anatomiques conservées en réserves, jusqu’à son retour en Afrique du Sud en 2002, où l’attendent des funérailles nationales. Dix ans plus tard et après avoir voyagé à travers le monde, du Sud de l’Afrique aux Amériques, des scènes de théâtre aux musées en passant par les écoles, la pièce chorégraphique s’enrichit d’apports textuels et sonores avec l’autrice Kidi Bebey et la chanteuse lyrique Marie-Claude Bottius. Miriam Makeba rejoint Sarah Baartman et On t’appelle Vénus devient De Vénus à Miriam, au pas de mon chant. Africultures a découvert des extraits du spectacle le 8 mars 2021, dans le cadre du séminaire que la réalisatrice et écrivaine Fabienne Kanor anime au Département d’Études Françaises et Francophones de Penn State University où elle enseigne depuis 2018. Dans le prolongement de ce séminaire, qui porte sur la problématique de la terre et de la nation dans la littérature et les pratiques artistiques en Martinique-Guadeloupe, Africultures a rencontré Chantal Loïal et Marie-Claude Bottius. Elles racontent la genèse de ce projet de matrimoine qui voit deux icônes sud-africaines portées sur scène par trois de leurs héritières afrodescendantes.

Africultures : Comment le solo On t’appelle Vénus… est-il devenu le trio De Miriam à Vénus, au pas de mon chant ?

Chantal Loïal : L’idée est née pendant le premier confinement. Une amie commune, journaliste à France Ô, a lancé un événement autour de la résistance et de la résilience des femmes pour la journée du 10 mai. Quand j’ai vu que Marie-Claude faisait partie du programme je lui ai dit que j’avais toujours voulu mettre une chanteuse lyrique sur mon solo. On s’était déjà croisées plusieurs fois sur d’autres projets et on avait dit qu’on travaillerait ensemble sur le Festival Le Mois Kréyol. C’est comme ça qu’on a fait 5 min avec Marie-Claude pour cette journée de mémoire et que je lui ai dit que j’allais  être sur les 10 ans du solo avec l’envie de lui redonner une petite fraicheur. Marie-Claude a porté la production de la nouvelle version avec son association Opéra Paris Outre-Mer.

Marie-Claude Bottius : Je suis très contente de pouvoir travailler sur un thème comme celui-là, en tant que femme noire et Antillaise. On est en train de retravailler la partie musicale en rajoutant des couches sur le travail initial de Chantal, au niveau de la vision de la femme à travers la musique. Par exemple, on compare toujours le violoncelle à un corps de femme, et il y a des musiques liées au violoncelle qui sont extrêmement sensuelles. On rebondit aussi sur la Vénus et ce qu’elle symbolise. En tant qu’artiste lyrique je pense à toutes ces Vénus entremetteuses dans Offenbach, ces rôles de Vénus dans les opéras baroques à l’époque où on mettait en scène les dieux. J’étudie toutes ces références-là pour redonner un bel anniversaire à cette magnifique création. Comme la Vénus hottentote est arrivée en Angleterre en pensant qu’elle allait être une artiste au service de son impresario, j’ai proposé à Chantal un air italien de Francesco Cilea qui dit « je suis la servante pleine d’humilité au service de la création » de mon metteur en scène, du compositeur. Cette comparaison a du sens puisque les artistes, les chanteurs lyriques, les danseurs ou les gens de théâtre sont parfois à la merci de ceux qui vont les produire. On voulait aussi développer la partie audiovisuelle parce que Chantal s’est rendue compte que ce n’était pas une thématique très connue et qu’elle demandait une mise en contexte historique et des images. C’est tout le chantier artistique que l’on a pour la première, prévue à la rentrée, les 22 et 23 octobre à la Maison des Arts de Créteil.

Aux Antilles le texte peut être traduit en créole, on peut former des gens autour du lyrique et faire corps avec le public. C’est toute cette transversalité qu’on aime dans la compagnie Difé Kako.

Africultures : Le projet a également un potentiel participatif, comme toutes les créations de la compagnie Difé Kako.

Chantal Loïal : Ce qui est intéressant avec ce projet, c’est son ouverture possible à des pratiques amateurs. On l’a déjà tenté avec un public scolaire aux Mureaux au mois d’octobre pour ce qui était un peu notre avant-première : je faisais le boulagel[1], Marie-Claude chantait par-dessus, accompagnée par nos percussionnistes, et on l’avait appris à des élèves qui étaient dans la salle. Aux Antilles le texte peut être traduit en créole, on peut former des gens autour du lyrique et faire corps avec le public. C’est toute cette transversalité qu’on aime dans la compagnie Difé Kako.

Marie-Claude Bottius : Ça donne un supplément d’émotion dans la salle. La danse comme le chant ont un pouvoir émotionnel très fort quand on est sur scène et qu’on reçoit les sons des personnes qui participent et ont été un peu acclimatées quelques heures auparavant. Le chant qu’on a ajouté au boulagel est un chant traditionnel haïtien que j’ai proposé à Chantal : « Soufle van », qui a été beaucoup chanté par Toto Bissainthe. C’est un chant d’esclaves qui disent « on est dans un bateau négrier et le vent souffle, et le bateau va nous emmener on sait pas encore où », « souffle et vent, souffle et vent, ma mère a navigué, mon père a navigué, jusqu’à cette contrée inconnue dans laquelle je me trouve aujourd’hui ». Le voyage de Sarah Baartman vers l’Europe fait écho à celui de tous les esclaves dont les descendants se retrouvent aujourd’hui aux Amériques. Le chant du début est un negro spiritual, « Lord How Come Me Here ? » : un chant d’esclaves qui parle bien pour Sarah Baartman parce que j’imagine qu’elle a dû se poser de nombreuses fois la question : mon Dieu pourquoi suis-je ici ? C’est un morceau intéressant parce qu’il est possible de faire des improvisations dessus, il se marie bien avec la danse contemporaine, il peut être repris, délié, rallongé.

Paulette Nardal était une résistante qui, en sous-main, apprenait l’anglais aux jeunes qui voulaient partir en résistance, pendant la période de Vichy. Et ça, peu de gens le savent.

Africultures : Kidi Bebey apporte avec elle l’histoire de Miriam Makeba qu’elle intègre à De Vénus à Miriam, au pas de mon chant. Comment a-t-elle rejoint le projet ?

Chantal Loïal : Quand j’ai voulu retravailler le solo j’ai pensé à Kidi Bebey, une autrice originaire du Cameroun qui a écrit l’ouvrage pour enfant, Connaître Miriam Makeba. Je l’ai connue quand je faisais mes premiers pas de danse en France métropolitaine dans l’école de Christiane de Rougemont, la seule école de danse afrodescendante privée, montée dans les années 1980 à la Cité Universitaire Internationale. C’est comme ça que j’ai connu tous les profs de danse de l’époque qui arrivaient des grands ballets d’Afrique noire, du Congo aux ballets mandingues d’Afrique de l’ouest, et restaient en France pour y créer leur propre ballet. Il y avait très peu de femmes africaines ou quand elles étaient là elles n’avaient pas toujours des papiers, du coup les femmes antillaises étaient un peu les danseuses afrodescendantes qui les remplaçaient. C’est comme ça qu’on a commencé à côtoyer le milieu de la danse africaine. Kidi enseignait les arts et la culture africaine dans cette école. On s’est recroisées quelques fois, elle travaillait comme pigiste pour RFI et m’a souvent interviewée sur mon travail. Elle a notamment écrit des ouvrages sur son père, Francis Bebey : un grand compositeur, très connu du milieu africain, qui faisait des bruitages en même temps qu’il chantait.

Marie-Claude Bottius : Il a joué sur les concerts de Miriam Makeba, il y a donc un lien direct. Ce qui m’intéresse surtout chez Miriam Makeba ce sont les évocations de sonorités africaines qu’elle insère dans ses morceaux, et le vocabulaire qu’elle intègre dans ses chants, même quand elle chante en anglais. Par exemple, quand elle dit « Khawuleza Mama », on peut trouver que c’est joli comme sonorité alors qu’en fait ça veut dire « fuis maman » parce que les Afrikaners débarquent. J’aime aussi le fait qu’on soit trois femmes, noires, et artistes dans des domaines différents : la romancière, la chanteuse et la danseuse. Cela fait écho à l’art total de l’opéra : on a le texte, la musique, la danse et la scénographie.

Chantal Loïal : Et puis sur le plan politique et mémoriel nous voulions aussi porter la voix de Miriam Makeba. Parce que quelque part il n’y en a que pour Nelson Mandela… Alors que ce que rappelle Kidi Bebey c’est que Makeba a été très militante et très courageuse dans ses textes pour parler des souffrances des femmes africaines.

Africultures : Vous défendez ainsi la notion de matrimoine en vous plaçant non pas simplement dans une filiation mais dans une filiation de femmes…

Marie-Claude Bottius : Il y a de plus en plus reportages qui portent sur ce que les femmes ont pu faire pendant des siècles et que l’on a passé sous silence. Beaucoup d’innovations, comme cette femme afro-américaine qui a permis à la NASA d’avoir le chiffrage exact du trajet pour aller sur la lune, mise en scène dans le film Les figures de l’ombre.

 

Chantal Loïal : Il y a beaucoup d’exemples aux Antilles comme les sœurs Nardal, l’avocate Gerty Archimède, etc.

Marie-Claude Bottius : Après-guerre les sœurs Nardal, qui habitaient à Clamart, ont créé un salon littéraire et la première revue nègre. Elles ouvraient leurs portes aux jeunes romanciers, penseurs, intellectuels de l’époque. Qui en était ? Qui venait dans ces salons qu’elles avaient créés, qu’elles avaient initiés et pour lesquels elles avaient lancé ces premières idées de négritude ? Senghor et Césaire. Et Senghor et Césaire ont récupéré ces idées qu’ils ont ensuite développées. Je ne veux absolument pas dénigrer leur travail ou le diminuer mais c’était quand même dans un contexte qui a été largement passé sous silence et sur lequel on retravaille aujourd’hui.

C’est d’autant plus intéressant que les sœurs Nardal étaient les tantes de Christiane Eda-Pierre. Sa mère avait des sœurs qui étaient toutes des intellectuelles. Elles vivaient dans un milieu intellectuel martiniquais où il y avait finalement très peu d’hommes parce qu’ils étaient décédés ou au combat. Paulette Nardal était une résistante qui, en sous-main, apprenait l’anglais aux jeunes qui voulaient partir en résistance, pendant la période de Vichy. Et ça, peu de gens le savent. Maintenant on commence à parler d’elle, un certain nombre d’articles sont parus, il y a cette allée à Clamart qui porte le nom des sœurs Nardal.

Chantal Loïal : Mais ce n’est pas suffisant, on n’en parle pas assez régulièrement.

Carib’Opera a été aussi créé parce qu’il n’y a pas de conservatoire régional de musique et d’art lyrique en Martinique et en Guadeloupe

Marie-Claude Bottius : Catherine Marceline qui a écrit Une Vie d’excellence sur Christiane Eda-Pierre est en train d’écrire un livre sur Paulette Nardal.

Africultures : Marie-Claude vous avez bien connu Christiane Eda-Pierre, qui a été votre mentor…

Marie-Claude Bottius : Si j’en suis là aujourd’hui c’est parce que je l’ai connue. Elle m’a permis de progresser et m’a mise entre les mains d’autres professeurs. C’était une très bonne amie. Avant de la rencontrer j’avais commencé les cours de chant dans un conservatoire et je suis tombée sur une prof qui au bout de peu d’années m’a dit « tu ne feras jamais plus de progrès ». J’étais donc en train de me demander ce que j’allais faire alors que pendant des années j’avais chanté en tant que choriste dans des églises, enfant, à faire des tournées partout où chaque fois on me disait que je chantais bien, où j’étais dans le plaisir complet.

Le destin a fait que je me suis retrouvée devant une interview de Christiane Eda-Pierre à la télévision. Je ne la connaissais pas, n’étant pas du tout du milieu de l’opéra. Elle enseignait pour sa dernière année au Conservatoire National Supérieur de Musique (CNSM). Je lui ai envoyé un courrier et elle m’a reçue. Il se trouve que la prof qui m’avait dit que je ne ferais plus jamais de progrès avait chanté avec elle à l’opéra-comique et n’avait plus fait grand-chose après !

Elle était exigeante mais extrêmement gaie dans son enseignement. Elle nous racontait des expériences de sa vie de chanteuse à mourir de rire. Elle avait un côté très grande dame, et un côté antillais où j’avais l’impression de parler avec une de mes tantes. Comme si c’était quelqu’un de la famille qui pouvait dire des choses triviales mais toujours avec classe et naturel. Elle avait une vision lucide du métier d’artiste, je pense que c’est pour ça qu’elle n’est pas très connue du grand public. Dans une interview elle disait avoir refusé une tournée de 6 mois aux Etats-Unis après avoir eu un énorme succès avec Luciano Pavarotti à Central Park parce que son fils était petit et qu’elle ne voulait pas être absente pendant des mois. Avec sa petite cousine, qui est également une artiste lyrique, nous avons créé l’association « Les amis de Christiane Eda-Pierre » et on se rend compte qu’il y a énormément de personnes qui l’adorent.

Quelque part mon destin, sans que je sache que ce serait le mien, a été de donner des lettres de noblesse à mon parcours de danse afrodescendante en faisant en même temps la part belle à la danse classique et de la valoriser dans un autre contexte que le code du ballet classique.

Africultures : Christiane-Eda Pierre était marraine de votre association Carib’Opéra, pouvez-vous nous rappeler les origines et les objectifs de cette association ?

Marie-Claude Bottius : Je l’ai fondée en 2015 avec plusieurs autres artistes lyriques dont le principal meneur aujourd’hui est Jean-Loup Pagésy, le seul Guadeloupéen à avoir fait l’atelier d’art lyrique de l’Opéra Bastille. Nous avons créé Carib’Opera parce qu’on s’est rendu compte qu’on était nombreux à être artistes lyriques et antillais francophones et qu’on ne nous connaissait pas. On a tous chanté dans des Porgy and Bess (forcément), certains dans des West Side Story, ou dans des rôles de comédie musicale ou, pour les ténors qui acceptent de le faire, dans La Flûte enchantée, puisqu’il y a un méchant noir qui retient Pamina… (J’adore Mozart mais il était plutôt raciste, en tout cas dans ses écrits).

Carib’Opera a été aussi créé parce qu’il n’y a pas de conservatoire régional de musique et d’art lyrique en Martinique et en Guadeloupe comme on peut en avoir dans toutes les régions métropolitaines. On a aussi voulu donner davantage d’art lyrique comme spectacle aux Antilles, car on a un énorme public là-bas mais les programmateurs sont un peu frileux. On programme énormément de jazz, de musiques traditionnelles, ce qui est tout à fait normal, mais très peu de musique classique et d’art lyrique.

Enfin, Carib’Opera a une grosse partie formation des jeunes avec notre Jeune chœur de Guadeloupe, qui fait les chœurs de nos productions d’opéra. En 2018, nous avons monté La Flûte enchantée dans lequel je chantais Pamina, et normalement en 2020 nous aurions dû faire Don Giovanni en Martinique et en Guadeloupe, qui est repoussé à décembre.

Africultures : Dans le séminaire de Fabienne Kanor, Chantal disait « c’est l’Afrique qui va me permettre de peut-être faire le deuil de la belle danse classique qu’on voit à la TV ». Quel rapport entretenez-vous chacune avec le classique, dans la danse et dans le chant ? Comment conciliez-vous classique et contemporain, tradition et modernité, canon et improvisation ?

Chantal Loïal : Aux Antilles lors des rassemblements traditionnels, les  léwoz, où on danse le gwoka, la danse traditionnelle antillaises où se mêlent musique, danse et chant, le code c’est « improvisation, pas de base, reprise ». L’éducation culturelle se fait par la TV,  la radio, les médias. Quand j’étais petite aux Antilles je n’avais pas la télévision, mais quand je suis arrivée en métropole et que j’en ai eu une, j’y ai vu du patinage, de la gymnastique, et de la danse classique dans les ballets d’opéra. Quand tu as une attirance pour l’art toute petite, quand par l’art tu as beaucoup d’émotions, beaucoup de plaisir, tu t’adaptes à toutes les pratiques artistiques. Mais après, finalement, ce sont les gens qui te mettent dans un cadre et qui te disent « mais non, la danse classique c’est pour tel physique, la danse africaine pour tel autre, etc. ». Du coup toi tu adoptes un comportement par rapport à ça. Mais moi j’étais attirée par toutes les danses et quand je voyais Claude François à la télévision ça m’attirait aussi parce que ses danseuses ne représentaient pas tous les corps (elles étaient toutes foutues pareil [Rires]) mais, en tout cas, toutes les peaux.

Marie-Claude Bottius : Il faut quand même dire que c’est le premier à avoir fait ça !

Chantal Loïal : Oui, il avait une danseuse de type asiatique, une blonde, une brune… Claude François m’a beaucoup marquée dans la mixité de mon travail. Très rapidement je me rends bien compte que je ne rentre pas du tout dans les codes de ce que la France aimerait. Quand elle va chercher des danseurs noirs, ils sont physiques, athlétiques, très bien foutus, moi je suis l’opposé de tout ça. Quand je dis « très bien foutus » je parle de leurs codes, esthétiquement moi je serais plus Botero que Vénus [Rires]. Botero va bien pour les sculpteurs, qui peuvent jouer de ces corps. Mais pour la danse, pour les chorégraphes, pour les institutions et les structures qui accueillent la danse, ce corps n’a pas droit de cité.

C’est José Montalvo qui lui donne droit de cité et qui plus est (et là c’est fort) avec la danse classique ! Il a l’intelligence de voir ce que moi je ne vois pas du tout à ce moment-là. Il me demande de danser avec une danseuse classique, me fait danser sur du baroque. On est au bord des années 2000 et il ouvre la danse à la démocratie physique, au-delà même de la démocratie esthétique (qui existe déjà avec des danseurs noirs aux corps stéréotypés).

Quand Montalvo me le demande je mets la jambe à la tête et fais des grands jetés. Et en même temps je bombe mes fesses et j’ai un mouvement circulaire du bassin, donc les gens se demandent d’où je sors ! D’où sort ce monstre ! D’ailleurs la première danse que je fais, quand je rentre sur le plateau, Montalvo appelle ça « Le taureau » : il me fait traverser un rideau de vidéo rentrer sur une musique très rapide et le public ne s’y attend pas. Donc quelque part mon destin, sans que je sache que ce serait le mien, a été de donner des lettres de noblesse à mon parcours de danse afrodescendante en faisant en même temps la part belle à la danse classique et de la valoriser dans un autre contexte que le code du ballet classique.

Marie-Claude Bottius : La discipline de l’art lyrique demande d’avoir une technique de chant assez spécifique et une certaine hygiène, mais je ne fais pas de différence entre l’art lyrique, le jazz et la pop. Pour moi l’opéra c’était le Stade de France du XVIIe ou du XVIIIe  siècle ! Quand on voit les images de l’opéra de Paris ou d’autres opéras à l’époque, les gens dans la salle criaient, mangeaient, n’étaient pas forcément très bien élevés. Il y avait de grandes stars, Farinelli était digne de Michael Jackson ou Prince !

A l’époque les grands chanteurs d’opéra prenaient le bateau depuis l’Europe pour aller aux Etats-Unis et s’arrêtaient à Saint Pierre, la capitale de la Martinique, pour le ravitaillement. Le théâtre de Saint Pierre donnait l’opéra : seules les grandes stars étaient sur le bateau et il fallait recruter localement les chœurs et les petits rôles. Les habitants de Saint Pierre connaissaient donc des chants. Christiane Eda-Pierre raconte que certains chants traditionnels antillais sont en fait des reprises pures et simples d’airs d’opéra célèbres !

Quand j’entends les improvisations d’Al Jarreau pour moi c’est exactement comme les improvisations des da capo des chanteurs baroques à la Farinelli. C’est aussi beau, aussi technique. Quand Whitney Houston fait ses aigus et ses impros c’est exactement comme une chanteuse d’opéra. C’est comme ça que je reçois la musique. Ça m’a pris du temps : quand j’étais toute jeune en stage à Toulouse je n’ai pas osé ouvrir la porte de l’opéra parce que je me disais que ça n’était pas fait pour moi. Puis le fait d’avoir chanté enfant dans des chœurs m’a poussée à ouvrir la porte.

Lors d’une discussion avec des enfants à l’opéra de Massy ils me disaient qu’ils ne connaissaient pas l’opéra. J’ai demandé à l’un d’eux s’il connaissait cette publicité de Winamax où un garçon gagne un pari sportif et se fait porter en triomphe. Je lui ai dit qu’il connaissait l’opéra puisque c’est « Nessun dorma » de Puccini ! Le jeune était étonné mais il y a de l’opéra tout le temps ! « Le duo des fleurs » on l’entend dans toutes les pubs ! La musique classique et l’opéra sont beaucoup plus à notre portée, beaucoup plus faciles d’accès qu’on ne le croit. Il y a une espèce de volonté, peut-être élitiste, qui n’a plus à exister aujourd’hui, de penser que l’opéra est fait pour les vieux blancs riches [Rires] mais ce n’est pas que pour eux !

[1] Vocalisations percussives qui accompagnent les veillées mortuaires en Guadeloupe.

 

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