Samba Félix Ndiaye, un ami, un maître

L'hommage des cinéastes au festival d'Apt

La nouvelle du décès subit de Samba Félix Ndiaye le 6 novembre 2009 nous a fauchés en pleine inauguration du festival des films d’Afrique en pays d’Apt : son directeur, Dominique Wallon, la voix brisée par l’émotion, vint l’annoncer après la projection du magnifique film d’ouverture, Gare Centrale, en hommage à Youssef Chahine.
Samba Félix Ndiaye avait marqué le festival auquel il avait participé deux années consécutives, et avait présidé le jury lycéen. Personne à Apt n’a oublié sa simplicité, sa générosité, son humour et son écoute. Personne n’a oublié ses films.
Avant de démarrer une table ronde sur le cinéma documentaire (cf. [article n°9004]), les réalisateurs présents au festival ont rendu hommage à leur collègue disparu, après une introduction d’Olivier Barlet.

Olivier Barlet : Je me souviens que Samba Félix confiait au public avant une projection que Geti Tey (1978) et sa série Trésor des poubelles (1989) étaient le retravail de souvenirs d’enfance. Effectivement, son regard a gardé la même attention sans préjugés, la même vitalité sans présupposés.
Plaisir d’un cinéma qui n’assène pas de message, d’un regard-partage avec la personne filmée, d’un regard qui dit tout simplement « ça me regarde » ! « Je ne filme que les gens que j’aime », disait-il encore : sa caméra était à hauteur d’homme, dans tous les sens du terme. Pour Les Malles, plutôt que d’amener projecteurs et pieds de caméra dans un lieu qui ne s’y prêtait pas, il avait demandé à son équipe de chercher une natte de plage et mis la caméra à même le sol, à la hauteur de ces artisans au travail. Et Les Malles résonnent de cette relation : « Mon film ne fait que rendre ce que les gens me donnent, leur regard », dit-il. On pense à la phrase célèbre de Serge Daney : « ces films qui nous regardent ».
Dans Lettre à Senghor, alors qu’il se posait la question de savoir comment aborder un homme qu’il avait politiquement combattu lorsqu’il était étudiant, il demandait conseil à Djibril Diop Mambety qui lui répondait : « Notre témoignage doit être à la hauteur de l’homme« .
Installé avec sa famille à Paris mais très soucieux de la formation des jeunes générations et d’une relève cinématographique, il était revenu vivre à Dakar pour y diriger le Média Centre qu’il espérait pouvoir transformer en une véritable école de cinéma offrant une formation sur trois ans. Il s’est battu pour cela mais ses espoirs avaient été déçus et, ayant compris qu’il avait été trompé, il avait préféré démissionner. Cette douloureuse expérience de retour au pays ne l’empêchait pas d’ouvrir sa porte aux jeunes cinéastes qui venaient volontiers lui demander conseil. Certains le considéraient véritablement comme un père.
Il disait dans nos entretiens (rassemblés dans le zoom dédié au cinéaste) que ses deux philosophes de référence étaient son grand-père et sa grand-mère, citant volontiers cette dernière quand elle lui disait : « Il faut que la personne à qui l’on parle ait des oreilles ». Effectivement, il n’avait pas la prétention de parler à tout le monde, mais comme le souligne le documentariste Henri-François Imbert dans le livre qu’il a consacré à son œuvre (Samba Félix Ndiaye, cinéaste documentariste africain, Ed. L’Harmattan, collection Images plurielles), il tenait à « filmer la résistance ».
Il nous ouvrait en cela à la fois une méthode et une voie.
Jean-Marie Teno : Depuis que j’ai commencé à faire des films en 1985, j’ai bien connu Samba : nous nous retrouvions à de nombreuses reprises. Il venait vers moi et me disait toujours de soigner la forme. Cela m’agaçait car il avait toujours quelque chose à dire sur la structure de mes films, mais cela me poussait à chercher davantage et trouver ce qui ne fonctionnait pas complètement. Il me disait : « soigne ta droite », comme à un boxeur ! Après Vacances au pays et Le Malentendu colonial, il me disait : « Oui, là je te sens ! Ça commence à venir ! » On se parlait et se demandait comment trouver cet équilibre entre la forme et le fond. Sa présence était rassurante car il traçait un chemin. Il était là, tout simplement. Avec mon dernier film, Lieux saints, j’ai l’impression de me rapprocher de ce que Samba disait et j’attendais le moment où, à la faveur d’un festival où nous nous rencontrerions, nous pourrions en parler. Sa disparition est un choc, dans une année déjà terrible avec celles d’Adama Drabo et de Chantal Bagilishya. On regarde devant et on se demande où on va. Nos cheveux blanchissent et notre responsabilité fait peur. On va continuer à travailler en gardant en mémoire celui qui a ouvert le chemin du documentaire en Afrique.
Osvalde Lewat : Notre première rencontre date des Journées cinématographiques de Carthage à Tunis, alors qu’il présidait le jury documentaire. Le film que je présentais avait reçu le Tanit d’Or. Ses films avaient nourri mon propre travail et de le rencontrer était déjà un grand honneur mais ce prix venant de lui était pour moi considérable. On parlait des jeunes cinéastes, qui ont très peu d’occasions de voir ce que leurs aînés ont fait, ce qui les conduit à devoir inventer ex nihilo, en inventant tout. J’espère que sa disparition poussera à ce que ses films soient davantage disponibles.
C’est quelqu’un qui était dans la transmission, dans le partage. Depuis les JCC, nous avions échangé de nombreux e-mails. C’était quelqu’un qui n’arrêtait pas de nous repousser dans nos retranchements artistiques. Chaque fois qu’il me posait des questions, il m’ouvrait des perspectives artistiques et intellectuelles. Ainsi, même si je l’ai peu connu, il a beaucoup compté pour moi.
Jihan El Tahri : Je saisis l’occasion pour le remercier. Je fais la plupart de mes musiques de film à Dakar et la dernière fois que j’y étais, il m’avait invité à partager la journée avec lui. Cela m’a permis de voir comment il travaillait avec les étudiants et ce fut un grand bonheur pour moi.
Brahim Fritah : Je ne le connaissais pas mais, à vous entendre, je regrette de n’avoir pas vu ses films. Il nous faudrait des rétrospectives qui mettent en valeur ses films et les placent en perspectives. Beaucoup de réalisateurs en Afrique s’usent devant les difficultés et la vision des œuvres des aînés donne de l’énergie. J’espère pouvoir voir ses films bientôt.
Nadia El Fani : C’est un des rares documentaristes africains dont les œuvres étaient diffusés dans de grandes chaînes de télévision. Il était dans le cinéma international et non catalogué comme on peut l’être souvent.
Pascal Privet : Je l’ai rencontré à l’occasion de festivals, notamment à Apt, mais n’ai jamais pu le recevoir aux Rencontres de cinéma de Manosque. C’est une frustration car j’avais moi aussi été frappé par la rencontre avec lui, sa parole forte, sa façon d’être, à la fois douce et profonde. Andrée Davanture m’avait fait découvrir la série du Trésor des poubelles et j’avais mis Les Malles en ouverture en 1990, à la troisième édition des Rencontres cinéma de Manosque, alors qu’il ne pouvait pas venir car il travaillait. Ses films étaient renversants de beauté et d’évidence, car c’était une vraie rencontre de cinéma, tournés avec un grand soin de l’image et un partage du regard d’une force magnifique.

///Article N° : 9002

Les images de l'article
au festival d'Apt en 2006
au festival d'Apt en 2007, avec Cheick Fantamady Camara, Angèle Diabang et Nouri Bouzid
En travail avec les lycéens, encadré par Angèle Diabang et une professeur du lycée
avec Michel Amarger
avec le jury lycéen qu'il encadrait au festival d'Apt de 2007
en pleine dédicace du livre d'Henri-François Imbert qui lui est consacré
avec Dominique Wallon
avec Olivier Barlet
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