Daratt (Saison sèche)

De Mahamat-Saleh Haroun

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Il y a dans ce film une tension qui n’aurait pas déplu à Hitchcock. Pourtant, Daratt est un film pratiquement sans musique, avare de dialogues, où le temps s’étale. Mais la chaleur de la saison sèche aiguise les sensations et rend l’air électrique. Le jeune Atim veut venger son père en tuant son assassin. Il porte en lui une rage sans limite mais téléguidée : puisque la commission « Justice et vérité » accorde l’amnistie générale des terribles exactions commises au Tchad, son grand-père lui donne un revolver pour tuer le tortionnaire Nassara. Mais il a du mal à tuer de sang froid cet homme devenu un pieux et généreux boulanger. Dans la réalité humaine, donner ainsi la mort n’a pas l’évidence spectaculaire des films boom-boom. Si la vengeance est un plat qui se mange froid, plus il est froid moins elle coule de source. Atim se laisse embaucher par Nassara qui le considère peu à peu comme un fils. Le voilà dans un cercle infernal : il n’est plus dès lors important de savoir s’il va tuer ou non mais comment il va pouvoir s’en sortir, en somme comment il va résoudre la délicate équation de sa propre survie, jusqu’à l’éblouissante scène finale.
Pour que tout converge vers ce dénouement, il fallait ce duel à huis-clos, cette chorégraphie proprement physique d’un affrontement où chacun scrute, jauge, apprivoise. Le réalisateur d’Abouna développe ici son magnifique sens des images où éclairage, couleurs, disposition des corps dans la profondeur de champ et épure du décor se conjuguent pour servir un récit tout en nuances et sensibilité. La sécheresse de la mise en scène et du montage soutiennent en permanence la tension. Nassara tourne autour d’Atim autant qu’Atim lui court après, et la caméra se resserre sur leurs visages, leurs regards : ils ne cessent de s’observer, se chercher, se sentir même, tenter de saisir l’autre en une corrida où tout les sépare mais où ils partagent le poids du sang.
Mais ils partagent bien davantage : en prenant le risque d’une relation complexe, Nassara restitue à Atim (mot qui veut dire orphelin) la figure du père qu’il lui a enlevé avant sa naissance, un homme à qui se confronter. En lui ouvrant son foyer, il renouvelle le trio père-mère-fils qu’il a lui-même brisé. Une délicate proximité s’établit entre Atim et sa jeune femme, mariée de force par la famille. Alors que sur fond d’ocre des murs et des sols ne se détachent dans leur duel que les habits interchangeables d’Atim et Nassara, Aïcha n’est que couleurs de vie. Elle paiera cher le trouble qu’elle produit. N’aurait-elle pas pu être pour Atim une voie de sortie ?
Ce n’est cependant qu’entre Nassara et Atim que peut se régler le conflit du sang. La mise à mort a déjà eu lieu : faut-il la répéter ? La vengeance est aussi mortifère pour soi-même, un cercle vicieux où l’on devient semblable à son ennemi. Atim ne le sait pas mais le perçoit, confronté à ce personnage terriblement humain où la violence toujours présente côtoie le repentir et la fragilité. Le voilà d’autant plus plongé dans l’étau de la complexité que la relation se fait initiatique. Nassara voudrait conduire Atim à la religion, la solution qu’il s’est choisi pour se soulager, ou simplement le dompter en prenant le risque de s’offrir à lui, mais Atim résiste : le fantôme du père les sépare, et leur incapacité à dire les choses. Pourtant, si Nassara n’arrive pas à léguer à Atim un aveu, il lui transmet par contre un savoir-faire : « sans amour, pas de bon pain ». C’est lorsqu’Atim réussit sa fournée que le film bascule dans une possible filiation.
Car c’est bien en terme de transmission qu’Haroun pose la question de savoir comment sortir du cercle vicieux de la violence. La question du pardon ne se pose pas dans une vision chrétienne qui est trop oublieuse pour résoudre l’équation d’Atim, elle ne l’aide pas à gérer le fardeau de l’héritage. Car c’est bien d’une mission de mort qu’il lui faudra sortir. Oublier n’est pas effacer mais inventer. Et sa seule façon de s’inventer son propre avenir, c’est d’échapper à la binarité du duel entre Nassara et le grand-père qu’Atim ne fait que représenter. Il porte le nom d’Abatcha, père symbolique des Tchadiens, dans ce pays en guerre civile depuis 1965, où l’on répète sempiternellement les mêmes haines. C’est en s’affirmant en tiers pensant qu’Atim ouvre une nouvelle donne : la mise en scène proprement théâtrale qu’Haroun élabore en fin de film l’autorise à détourner la signification de son acte. Il produit une image symbolique qui lui permet d’exister en tant que tel. Bien que ne s’attachant qu’à un destin individuel, c’est un véritable programme politique que nous propose un réalisateur qui a vécu la guerre dans sa chair : sortir de la dualité, restaurer le tiers exclu qu’est Atim, celui-là même qui agit, pour qu’il le fasse dans la pleine maîtrise de ses décisions. Et sortir ainsi de l’impasse de l’infernale répétition de la violence et de la haine.
C’est un choix de courage et Atim n’en manque pas, lui qui se confronte aussi frontalement à celui qu’il pense détester. Contrairement à ce que penseront les tenants machistes de la vengeance active, il ne fait pas le choix de la faiblesse : il refuse d’être objet, otage de la binarité, pour devenir sujet, apte à définir son propre devenir. Il fallait en passer par la confrontation avec cette altérité fondamentale qu’est l’assassin de son père mais en construisant sa propre image dans le rituel final du film, il peut résoudre cette tension. Cette image, la fiction d’Atim enfin maître de son devenir, est la condition du deuil et le moyen de dépasser la barbarie. Et c’est parce qu’Haroun croit au pouvoir de la fiction qu’il confère à son film une telle force morale, la capacité de forger une utopie.
Loin de tourner en rond sur elle-même, cette approche individuelle est le préalable pour vivre ensemble, la condition d’une justice et d’une réconciliation à l’échelle de la nation. Mais elle constitue aussi, bien au-delà des frontières tchadiennes, l’apprentissage d’une culture de paix. C’est ce qui fait de ce film impressionnant de maîtrise et de maturité, servi par des acteurs non-professionnels époustouflants, couronné par le prix spécial du jury à la Mostra, le prestigieux festival de Venise, une oeuvre essentielle, utile et nécessaire pour le temps présent.

///Article N° : 4664

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© Mahamat-Saleh Haroun
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