En attendant les hirondelles, de Karim Moussaoui

Le printemps des êtres

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En sélection officielle à Un certain regard au festival de Cannes 2017, marquant par l’originalité de son écriture et de sa grammaire cinématographique, le premier long métrage de Karim Moussaoui offre une vision complexe d’une Algérie diverse où hommes et femmes cherchent leur voie. Une des plus belles découvertes à Cannes cette année.

Voici trois histoires où les personnages se posent des questions sur leurs vies : un homme d’affaires âgé doute sur ses choix ; une jeune femme se questionne sur son avenir à la faveur d’une nouvelle rencontre avec un ancien amoureux ; un médecin est sollicité par une femme pour une aide difficile. Ces personnages se croisent mais n’ont en commun que d’être à un tournant qui demande du courage : ils passent une étape, et pour aller vers autre chose, se posent la question de leur condition.

Karim Moussaoui est un cinéaste de la génération post-indépendance qui s’interroge sur le pourquoi de la guerre civile des années 90 (un moment abordé dans son remarquable moyen-métrage Les Jours d’avant, cf. article n°12051) et sur la façon de sortir de la résignation face aux blocages de la société algérienne. En attendant les hirondelles : comme ceux du Heremakono d’Abderrahmane Sissako, ses personnages attendent le bonheur, le printemps des êtres dans un pays où le temps est suspendu. Ce film aux multiples facettes, qui parcourt l’Algérie, variant les paysages et les langues, n’est pas une photographie du pays, ni même un état des lieux. Il est sans doute davantage pour Karim Moussaoui une tentative très personnelle d’exprimer sa relation contradictoire aux Algériens, à la fois critique et empathique, sans jugement mais aussi sans complaisance. Sa caméra accompagne les personnages puis les délaisse pour en suivre d’autres dans une fluidité toute transgressive, dans une sorte de spirale du récit qui laisse en permanence des respirations et digressions poétiques ou triviales, tant le quotidien et l’exceptionnel se mêlent sans plan établi dans cette société éclatée et travaillée par les traumas de son Histoire.

L’enjeu est un moment, actuel et crucial pour sa génération, celui où tout pourrait se réinventer si quelques barrières tombaient. Cela donne des moments subtils et sublimes, où d’une cantate de Bach au mythique groupe Raïna Raï, la musique joue un grand rôle, et où parfois tout s’anime dans la danse, car ce cinéma est un cinéma des corps que le scope et les plans séquences inscrivent dans leur environnement : ce n’est pas tant la psychologie des personnages qui en est le centre mais les failles qui les animent lorsque leur vie bascule et qu’il leur faut préciser leur position. Pas de caméra épaule donc mais des cadres larges et souvent fixes tandis que les mouvements sont saisis avec la stabilité d’un steadicam ou d’un Stab One, son développement sur trois axes. Cela donne une géographie des corps dans l’espace algérien, une sorte de topographie qu’avait déjà explorée Tariq Teguia dans Inland, où les lignes de fuite marquent la place de ceux qui s’interrogent.

C’est ce doute qui intéresse Moussaoui, des récits qui s’entrechoquent, comme dans Les Jours d’avant où les points de vue de Jaber et Yamina, traités séparément, entraient en résonnance. Face aux certitudes assénées par la propagande politique et la faiblesse des contre-pouvoirs, offrir un espace d’interrogation et une telle liberté de ton revient à proposer une fontaine de Jouvence, quitte à parfois perdre le spectateur. Cette trilogie porte cependant des marques identifiables : l’idéalisme perdu dans la première partie, la contraction du désir dans la seconde, le poids du passé des années 90 dans la troisième. Comment retrouver la force de vivre, le goût d’aimer, l’identité puisant dans un passé assumé ?

L’union des êtres traverse effectivement ces histoires autant que le passé dans le présent : le rapport au fils d’un couple divorcé, le désir ravivé d’une femme avant le mariage, un neurologue rattrapé par son rôle durant les années terribles à la veille de son mariage… La relation entre les hommes et les femmes ne peut échapper au vent de l’Histoire, surtout dans l’univers de l’amnésie forcée et alors que des choix s’imposent. Si les hommes ont bien du mal à renoncer à leur lâcheté, les femmes resplendissent de détermination, et font mentir la mosaïque du mur de l’hôtel où le lion mange la gazelle. Ni eux ni elles ne sont victimes mais bien au contraire confrontés à des choix à prendre alors même qu’au fond rampent la corruption, la soumission et l’oubli. Etre debout est un combat, et comme le film, ce combat n’a pas de fin.

 

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