Oumou Sangaré

Chanteuse et femme d’affaires

Paris XIème, 18H. Un timide soleil peine à réchauffer l’ambiance d’un printemps balbutiant. Code, interphone, étage. Me voilà dans les locaux de No Format, label inclassable, connu pour son penchant pour les musiques du Mali. Ballaké Sissoko, Kassemady Diabaté, Mamani Keita. Aujourd’hui, l’album est signé Oumou Sangaré. Rencontre, entre deux voyages, avec une femme de tête.

Les bureaux partagés ressemblent à un appartement cosy. Dans la cuisine, se trouve Oumou. Oumou Sangaré. La diva a enchaîné les interviews, toute l’après-midi. Mais elle m’accueille comme si elle était dans son foyer. Tranquille. Avec simplicité. Le temps de finir la causerie avec le producteur, Laurent Bizot, à propos d’une promo télé, le lendemain, en Hollande. Il lui faudra partir à l’aube. Côté horaires, on peut mieux faire, pense celle qui n’est pas du matin. Mais elle n’en dit rien, et se prête de bonne grâce à l’exercice. La promo de son nouvel opus, Mogoya, son premier depuis 8 ans, exige du temps, et de l’énergie.

Ceux qui la connaissent, savent que la Dame a d’autres vies, qu’elle mène de pied ferme. Gérer son hôtel, sa marque de véhicules tout-terrain, initier une ferme pilote, importer deux cents véhicules pour les transformer en taxis, démarrer la construction d’un nouvel hôtel… Oumou Sangaré est une femme d’affaires. Qui n’a pas l’arrogance des classes dominantes à Bamako, mais qui sait y faire. Elle ne lâche jamais rien dans le biz. Mais la musique, elle, ne l’oublie pas. Ne la quitte pas, pas plus qu’elle ne la quitte. Alors quand vient le moment de converser avec ses fans, qui la pressent de tous les côtés, elle se rend disponible. Un nouveau disque est toujours le début d’une nouvelle idylle avec le monde des mélomanes.

Oumou contre les jaloux saboteurs

La légende court, et les faits sont têtus. Oumou est une dame de fer, qui ne s’en laisse pas conter. Sa réussite dans le monde des affaires ou dans l’univers de la musique ne lui a pas procuré que des amis. Oumou Sangaré n’est pas née griotte. Elle chante par choix, et non parce que c’est inscrit dans son karma social. Or, chanteuse, pour les hommes jaloux ou pour les mâles aigris, n’est pas loin du vulgaire, et pour certains, est synonyme de « pute ». Qu’elle ouvre un hôtel, et c’est le bouquet ! Pour les Tartuffes-censeurs, c’est bien la preuve de sa moralité douteuse. La calomnie a bon dos, mais elle pèse lourd sur les épaules de celle qui veut porter la voix des femmes, sans avoir peur des sentiments. Ce qui est plutôt rare dans une culture où le moi est haïssable.

Il y a quelques années, une fausse rumeur a couru dans les rues de Bamako, faisant d’elle, vidéo fantaisiste à l’appui, la protagoniste d’un film porno !!! De quoi vous pousser à bout, avec pour seul horizon le désespoir, et pour sauver l’honneur bafoué, le suicide comme bouée. Cet épisode, elle l’évoque dans Yere Faga, une des chansons les plus sombres du disque, mélopée plaintive soutenue par la batterie de Tony Allen, aussi imperturbable qu’un train passant devant la vie et la souffrance d’une femme. Se donner la mort crue (yere faga), elle n’y a jamais sérieusement songé. Elle est trop forte pour cela, et préfère se réfugier dans ses champs, quand les rumeurs pleuvent.

Le travail comme remède au spleen des mauvais jours. Un remède éprouvé, depuis de l’enfance. Et le soleil de l’enfance à Bamako donne soif. Voilà donc la petite Oumou, déambulant dans les rues de la capitale, pour vendre de l’eau, avec des chansons plein la bouche, et déjà, cette voix remarquable, éprouvée auprès de sa mère, qui chante dans les cérémonies de mariage et de baptême. Cette mère qui élève, seule, ses enfants. Aminata – c’est son nom – était une lionne. Et sa fille, dont la voix est devenue un trésor vivant du Mali, lui rend hommage dans cet album (Minata Waraba). Oumou Sangaré en a hérité l’esprit de combat, le génie d’entreprise, et aussi l’envie de chanter l’humanité, dans toute sa complexité.

La condition des femmes ou encore celle des hommes, partis en aventure. Le dénuement, l’abandon, les obstacles d’une vie, elle les évoque, dans son écriture, sans la moindre concession. Oumou Sangaré refuse de garder rancœur, et nous enjoint de faire de même (Bena Bena, Kunkun). C’est ce parcours, servant de modèle aux jeunes et moins jeunes filles du Mali, qui lui donne l’autorité de tracer le chemin pour les autres, comme le font les griots. Mais sur ce plan, son expérience à elle seule vaut toutes les généalogies. Voilà pourquoi elle peut émettre un point de vue sur ces rapports humains (mogoya), aujourd’hui dévalués, comme les francs CFA, qui ne valent plus que la moitié d’eux-mêmes.

Conserver et dépasser les traditions, la dialectique Sangaré

Rappeler les valeurs fondamentales de la civilisation malienne et bousculer les traditions en même temps, voilà les deux directions, en apparence contradictoires, qui génèrent tension et force dans les textes d’Oumou Sangaré. Pour la musique, la dialectique sangarienne fonctionne sur le même mode. Conserver et transcender le legs. Comme les voitures qu’elle importe de Chine ou de Dubai, ses chansons ont beaucoup voyagé, avant de devenir cet album. Ses maquettes ont d’abord fait escale à Stockholm, travaillées par le Suédois Andreas Unge, avant d’atterrir à Paris, où le collectif ALBERT (Vincent Taurelle, Ludovic Bruni et Vincent Taeger) y a ajouté sa « french touch ».

Mogoya flirte avec l’électro, s’envole dans les brumes psychédéliques des claviers, et la voix d’Oumou Sangaré y prend un relief inédit. Les inventions que lui ramènent ces mondes fréquentés à la vitesse grand V n’ont cessé d’impressionner la diva, qui les a trouvé, certes, « magiques », mais qui ne les a adoptées que lorsqu’a ressurgi le vieux ngoni. Un repère dans le temps, et sa mesure… « Walaaaaa… C’est ce que je voulais ! », s’exclame-t-elle, tandis qu’elle revit la rencontre avec ces univers du troisième type, en me la racontant : « Ils ont respecté les rythmes du Wassoulou et les mélodies d’Oumou ».

 

C’est vrai que Mogoya la présente dans des habits nouveaux, cousus par de jeunes créateurs occidentaux, qui ont su utiliser au mieux les tissus et patrons traditionnels. On ne peut dire mieux ! Oumou n’était donc pas contre cette petite révolution, qui la fera entrer dans les boites de nuit, et rivaliser avec les musiques mutantes, qui font transpirer la jeunesse sur les dance-floors. Elle en rigole et savoure à l’avance l’idée que l’on puisse danser en discothèque sur une chanson comme kameleba (le coureur de jupons), où elle épingle les Don Juan qui promettent le ciel, pour séduire et croquer leurs jeunes proies, avant de disparaître à grandes enjambées. Les filles sont averties, et les kameleba n’ont qu’à bien se tenir.

En l’écoutant parler, au cours de  cet entretien, je me dis qu’Oumou Sangaré ressemble à sa musique, pleinement. Elle passe en douceur du grave au léger, de la retenue à l’exubérance. Un sens du rythme et de la mélodie, sans failles. Le tout, dans une classe inoxydable. Elégante et brillante dans sa musique, comme ses ensembles de bazin en ce monde. C’est alors qu’elle me fait comprendre, avec tact, qu’il serait bon qu’on s’arrête : « A quelle heure ferment les agences de transfert ? ». Il est 19H20, et elle doit encore envoyer de l’argent en Chine.

Mogoya, No Format, mai 2017.

 

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