Maliennes et musiciennes

Kouyaté, Sangaré, Doumbia, Modja, Keita ou encore Tandina. Griotte, chanteuses, instrumentistes et maliennes, elles se retrouvent sur scène cet été dans la peau des « Amazones d’Afrique », à l’initiative de 3D Family Productions. Leur premier single’ I play the kora » est disponible dès ce 22 juin sur toutes les plateformes. Au-delà de l’opération commerciale : un message d’émancipation et d’engagement pour le droit des femmes. Nous sommes allés à leur rencontre.

3D Family Productions mise sur des amazones. Des pointures. Oumou Sangaré, Mamani Keita et Mariam Doumbia. Après la Fiesta des Suds en octobre dernier, les trois divas maliennes reviennent en juin et juillet, avec de nouvelles complices, la légendaire Kandia Kouyaté et la jeune Inna Modja parmi d’autres. Sous un label concept : les Amazones d’Afrique. Défendant un « girl power » à la malienne, portant haut la lutte pour les droits des femmes.
Difficile de ne pas repenser aux Amazones du Dahomey, ces femmes qui ont combattu les colons français au XIXe siècle. Difficile de ne pas repenser aux Amazones de Guinée. Orchestre militaire fondé en 1961 sous Sekou Touré, ce dernier a joué quatre années durant de ses cordes traditionnelles, avant de se mettre aux guitares électriques, aux cuivres, à la batterie et à la basse en 1965, en parlant d’émancipation des femmes sur les scènes d’Afrique. Imaginaire fléché ! Au Mali, les nouvelles Amazones d’Afrique, formé à l’initiative de 3D Productions, ne sont pas le premier groupe du genre.
Sous l’impulsion de Toumani Diabaté, Mali Mousso avait rassemblé plusieurs musiciennes dont Mouneissa Tandina et Madina N’Diaye, respectivement à la batterie et à la kora. Dirigé par Nainy Diabaté, le Kaladjula Band rassembla aussi des femmes instrumentistes et chanteuses, programmé à Africolor en 2014. Il y eut d’autres projets, moins consacrés, mais ces formations génèrent leur lot de questionnements. Sont-elles de simples expérimentations entre artistes ou bien portent-elles une vraie réflexion dans un milieu où la place des femmes est à renégocier ?
Faire fuir les femmes
D’un point de vue institutionnel, la représentation des femmes piétine au Mali. La Banque Africaine de Développement (BAD) a créé un indice de l’égalité entre les genres en Afrique. Le Mali est à la traîne. 50ème sur 52 au classement final (1). Le 31 juillet 2015, le conseil des ministres a adopté un projet de loi novateur, prévoyant un quota de 30% de femmes dans les institutions nationales. Mais le texte n’a pas été examiné au Parlement, sous la pression des islamistes du mouvement Sabati. Il y a encore du chemin pour la reconnaissance de nouveaux droits aux femmes à Bamako. Dans la sphère artistique, tenant compte des griottes consacrées, Kandia Kouyaté ou Bako Dagnon, des musiciennes comme Oumou Sangaré ou Rokia Traoré, on peut néanmoins se demander dans quelle mesure la musique ne constitue pas un espace où se rejouent les rapports de pouvoir entre hommes et femmes, et si la scène n’est pas un lieu, finalement, qui réconcilie les genres en présence.
Lucy Duran a montré que « les chanteuses maliennes ont placé la critique des conventions sociales au centre de leurs textes (…) elles essayent néanmoins de sauvegarder un certain sens de la tradition »(2). Des paroles répondant à l’ambition de Madina N’Diaye, seule joueuse de kora malienne. « Les femmes et les hommes doivent avoir les mêmes chances, les mêmes positions. Une femme peut être Ministre ou Présidente ». Ce qu’elle chante dans Mussow (les femmes), en citant l’écrivaine Aïssatou Cissé, conseillère du président Macky Sall, ou son propre vécu, elle, qui a dû braver certains tabous pour reprendre la kora aux hommes. Défendant l’émancipation économique des femmes, Madina reste cependant attachée à des principes coutumiers obligeant une femme «  au respect et à l’obéissance« . Dans sa chanson Nani, l’artiste, bien que non mariée, exprime son attachement au respect des traditions de la sphère familiale.
Ambivalente dans certaines de ses positions, Madina est de celles qui font bouger les lignes. Peule, issue d’une famille noble, non musicienne, elle s’est promise à la kora, après avoir joué l’instrument en rêve, sur la scène de l’Institut Français de Bamako (INA). Ses parents la soutiennent dans son choix, et Toumani Diabaté fut son premier professeur. Devenue non-voyante suite à une grave infection, elle s’accompagne d’hommes instrumentistes. « Tu te fais respecter en tant que femme, si tu es dans la position où tu sais ce que tu veux, où tu vas musicalement (…) Généralement, je n’aime pas interpréter. J’adore composer et trouver l’accompagnement convenable. Je préfère donc créer « . Invitée à jouer à l’Institut National des Arts de Bamako en 2014, une jeune fille l’interpelle : « Est-ce bien de jouer de la kora en tant que femme ? Est-ce bien vrai, ce qu’on dit, que c’est la kora qui t’a rendue aveugle ?« . Ainsi, la musicienne, qui n’a jamais douté de ses choix, continue encore à rire de ces préjugés construits « pour faire fuir les femmes « .
Mouneissa Tandina, autre nouvelle Amazone d’Afrique, était aussi membre du Mali Mousso. Fille de Mamoud Tandina, un des pionniers de la musique moderne du Mali, elle s’est dirigée vers des instruments non convenus pour une malienne : guitare et batterie. « Je voulais acheter ma propre guitare et m’accompagner au chant, comme Tracy Chapman » se rappelle la compositrice, la cinquantaine bien tassée. Accompagnant dans les années 1970 et 1980 l’orchestre Biton de Ségou, le rail Band du Buffet Hôtel de la Gare, sous la direction de Djéli Mady Tounkara et de Tidiane Koné, elle marque de son empreinte la scène malienne, encouragée par Cheick Tidiane Seck, qui lui fait promettre de ne jamais lâcher la batterie.
Deux fois plus quand on est femme
Une personnalité combative, une vocation musicale plus portée vers la composition, un entourage bienveillant. Autant d’éléments communs dans les parcours de ces Amazones, nouveau genre. « Aujourd’hui, on est libre. Hommes et femmes peuvent chanter. Madina joue de la kora. C’est une victoire pour la liberté » exprime Mamani Keita. De famille noble, descendante de Sundjata, elle n’était pas prédestinée à la scène. Sa mère, l’entendant chantonner petite, avait prévenu son frère : «  Mamani chante, mais elle n’est pas griotte, je veux que tu la corriges « . Ce qu’il n’a pas fait, soutenant le destin naissant de sa jeune sœur, avec le souvenir d’une grand-mère musicienne ayant bravé l’interdit.
Comme beaucoup de filles, Mamani n’a pas été à l’école, et sa voix lui a permis de se construire. « Si je n’avais pas chanté, je serais restée au foyer à m’occuper de mes enfants » reconnait-elle à Paris où elle a débarqué à 20 ans avec Salif Keita. Piercing, assurance, la musicienne campe son destin d’une seule main. Longtemps dans l’ombre de Salif, cette âme de soliste aspirait à plus d’indépendance. «  Quand tu es choriste, tu n’es pas libre, on exige des droits sur toi « . Elle a enregistré Yelema, puis Gagner l’argent français, avec No Format, en collaboration avec Nicolas Repac. Mais là encore, elle reste tributaire des choix artistiques d’un homme. «  Après Gagner l’argent français, je me suis dit, ça passe ou ça casse. Le Mali a eu 50 ans d’indépendance, et Mamani prends son indépendance, à partir d’aujourd’hui. Je ne veux plus être dirigée par des hommes « . Depuis, elle souhaite s’imposer comme directrice artistique.
A l’image de sa consœur amazone, Inna Modja. Encouragée par son père amateur de jazz, l’artiste constate encore aujourd’hui, malgré ses succès, que sa légitimité artistique ne va pas de soi. «  On attribue très souvent la crédibilité de mon travail à la seule personne masculine qui va être en collaboration avec moi. Ce matin même, dans une interview, on m’a demandé si je participais à l’écriture et à la composition de mes titres. Je ne participe pas seulement, je suis à la direction artistique, j’écris, je crée et j’emmène les gens dans le projet« , s’exclame Inna, qui pratique aussi le kamele n’goni, rappelant que dans le milieu musical se rejouent souvent des représentations sexistes. Toutefois, elle nuance le propos : «  Au Mali, on aime la bonne musique, qu’elle soit faite par des hommes ou par des femmes « .
L’enseignement musical développé y a largement aidé, quoi que des questions restent encore en suspens. A Kirina, village situé à 40 km de Bamako, une école de musique s’est créée. La kora, le balafon, le n’goni et les percussions y sont enseignés pour perpétuer une tradition. Mahmadou Diabaté, frère de Toumani a fondé cette école, déçu de son enseignement à l’INA, où il étudiait les grands classiques européens plutôt que le répertoire mandingue. Son objectif est d’offrir des perspectives professionnelles à ce créneau : «  On veut montrer aux gens que tu peux jouer de la kora, et ne pas devenir griot « . Pour autant, ce mercredi d’ateliers au village de Kirina, pas une seule fille ne caresse les cordes d’une kora, ne frappe la peau d’un djembé, ne sonne le balafon. Elles apparaissent seulement au cours de danse, dirigé par la seule femme enseignante. Les faits sont têtus…
Parmi les nouvelles Amazones, seule Kandia Kouyaté est griotte : une « Ngara » parmi les « kono ». C’est même par accident qu’elle se retrouve aujourd’hui sur les scènes françaises. Car la djelimousso n’a jamais aspiré à passer les frontières pour chanter, préférant poursuivre son rôle de diseuse de louanges, à l’instar de ses ancêtres poètes, conseillers auprès des rois et des reines du Mandé. Le producteur Ibrahima Sylla arrivera pourtant à la convaincre d’enregistrer son dernier album, Renascence, à l’international. Engagée dans la lutte pour la scolarisation des filles, Kandia affirme elle aussi une position de femme en musique. Griotte ou artiste, peu importe, c’est le talent qui paye et impose le respect, selon elle. A propos des Amazones d’Afrique, elle dit  » chanter avec ses sœurs« , tout en se positionnant comme « leur griotte ». Certains codes restent ainsi à respecter.
Ces femmes expriment avant tout leur liberté. Un champ des possibles. Un combat de chaque instant, au Mali, comme ailleurs, tant le milieu musical n’échappe pas aux assignations sexistes. « C’est bien connu, partout dans le monde, il faut se battre deux fois plus quand on est femme  » note Inna Modja.

(1) »La BAD crée un indice de l’égalité du genre en Afrique » par RFI, le 30 mai 2015.
(2) Dans « Des femmes écrivent l’Afrique. L’Afrique de l’Ouest et le Sahel » par Esi Sutherland-Ady et Aminata Diaw, Khartala, 2007
Les Amazones d’Afrique en tournée :
– Le 29 juin au festival Métis, Saint-Denis (93)
– Le 9 juillet au festival Nuits du Sud (06)
– le 22 juillet au festival de Meze, Thau (34)
– le 23 juillet à Africajarc, Cajarc (46)
– Le 5 août au festival du Bout du Monde, Crozon (29)///Article N° : 13555

Les images de l'article
Mariam Doumbia
Kandia Kouyaté
Partager :

Laisser un commentaire